Cameroun – ERWAN DE CHERISEY: «L’Armée camerounaise est une force équilibrée»

Ce journaliste indépendant est spécialisé sur les questions de défense et relatives aux forces armées.

Il vient de séjourner à l’Extrême-Nord et comparativement à ce qu’il a observé sur les théâtres de conflits tels que la Syrie, la République Centrafricaine ou l’Afghanistan, il dit avoir été «impressionné» par «le professionnalisme» des militaires camerounais.
Vous venez de rendre visite aux troupes camerounaises déployées pour la lutte contre Boko Haram. Quelque chose de particulier vous a-t-il marqué?
J’ai été impressionné par le professionnalisme des militaires rencontrés, qui contraste avec la vision dominante en Europe à propos des armées africaines, souvent jugées insuffisamment organisées. J’ai également constaté une vraie maitrise de la manoeuvre interarmées et la grande aptitude des Camerounais à exploiter les différentes capacités et systèmes d’armes à leur disposition, en particulier l’artillerie. Enfin, j’ai eu le sentiment d’une armée contrôlant bien la situation et ayant un regard réaliste sur les forces et les faiblesses de son dispositif par rapport à la menace qu’elle affronte. Il y a une vraie maturité dans la façon dont les forces de défense camerounaises opèrent sur le terrain.
Comment jugez-vous la situation sur le terrain et pensez-vous que le Cameroun a les moyens d’y faire face?
La situation est complexe. Par nature, un conflit asymétrique comme celui qui oppose les pays de la région à Boko Haram est toujours plus difficile à gérer qu’une guerre conventionnelle, car il n’existe pas toujours de véritable ligne de front et l’ennemi peut facilement se dissimuler au sein de la population civile. De plus, Boko Haram a fait évoluer ses tactiques en abandonnant les assauts de masse au profit d’actions moins spectaculaires: coup de main et embuscades en petits groupes, mais surtout attentats suicides en série. Il est très difficile de contrer ce genre d’actions si ce n’est en les anticipant grâce au renseignement. La Gendarmerie et le BIR sont les composantes les mieux adaptées pour traiter cette nouvelle menace, de mon point de vue. Les gendarmes, en particulier, font du renseignement de proximité qui peut s’avérer déterminant pour repérer un «suicide bomber» étranger qui se préparerait à passer à l’action dans un village, par exemple. Le BIR dispose de drones et de senseurs lui permettant de surveiller efficacement de vastes espaces et repérer des groupes même réduits de combattants ennemis comme ceux qui agissent actuellement.

Que savez-vous de capacités logistiques, stratégiques et opérationnelles de l’armée camerounaise et qu’en pensez-vous?
L’Armée camerounaise est une force équilibrée, divisée entre les Armées de Terre et de l’Air, la Marine et la Gendarmerie. Ses effectifs dépassent les 60000 hommes, ce qui en fait une force conséquente. L’organisation en quatre régions militaires interarmées (RMIA) est un véritable atout, car elle permet de mutualiser les capacités des différentes composantes sous un même commandement. Le personnel est bien formé et discipliné, en particulier les officiers et sous-officiers qui sont nombreux à suivre des cursus à l’étranger (France, Maroc, Etats-Unis). Les matériels en service sont performants, qu’ils soient tous récents ou un peu plus anciens. La maintenance en particulier est bonne et c’est une chose rare dans cette région d’Afrique, qui mérite donc d’être d’autant plus saluée.

S’il vous était donné de faire un classement des armées d’Afrique, quel rang attribueriez-vous au Cameroun et pourquoi?
Pour être honnête, les classements ne reflètent pas la valeur d’une armée. Ils sont souvent bâtis sur des données numériques (effectifs, budget, etc.) qui ne suffisent pas pour juger des capacités réelles d’une force militaire. Je ne suis pas un spécialiste des armées africaines, mais en me basant sur mes connaissances en la matière et ce que j’ai pu voir des forces armées camerounaises sur le terrain, je pense sincèrement que ces dernières font partie des meilleures en Afrique subsaharienne, en particulier en raison de la qualité de leurs personnels et de l’équilibre de leurs moyens matériels.

Quelles sont d’après-vous les limites de l’armée camerounaises?
Il manque des centres de formation (pilotes,spécialistes, mécaniciens, etc.) et la dépendance vis-à-vis de l’étranger demeure importante dans ce domaine. Il y a également certaines limites dans les moyens de chasse, d’aéromobilité, de communication tactique ou encore en ce qui concerne l’équipement individuel du combattant (portes-chargeurs, réservoirs d’hydratation). Il est important cependant de rappeler qu’aucune armée n’est parfaite et que ces problématiques sont pour la plupart connues et comprises du commandement qui ne peut pas cependant les résoudre toutes simultanément, pour différentes raisons (budget, délais, etc.”Camer.be”) Le seul problème réellement pressant concerne le développement d’une vision à long terme en matière de défense nationale, notamment à travers la rédaction d’un livre blanc et le vote d’une loi de programmation militaire qui permettrait de fixer le développement des forces armées sur le long terme.

Que doit-on faire pour y remédier?
Quelle que soit l’Armée, le développement des moyens de renseignement et d’analyse est vital pour prendre l’avantage sur les terroristes. Je pense aussi qu’il est important de développer les capacités de formation des forces armées. Ainsi, la création d’une école de l’air pour y instruire les futurs pilotes et personnels de soutien de l’Armée de l’Air devrait, d’après moi, être une priorité pour le commandement. Il me parait aussi intéressant de renforcer les moyens de chasse et d’aéromobilité (hélicoptères), encore que dans ce dernier cas, de véritables efforts ont été faits au cours des dernières années. L’acquisition de moyens de communication tactique (radios) en quantité serait également bienvenue. L’amélioration des infrastructures de vie du personnel doit aussi être envisagée dans certains cas. Surtout, il importe de lancer sans tarder la rédaction d’un livre blanc de défense qui seul permettra d’enraciner les récents succès et les acquis en matière de défense dans le développement du Cameroun sur le long terme.