Cameroun: Des femmes sur le chantier des Grandes Réalisations

Grâce aux projets d’infrastructures, de jeunes techniciennes s’attaquent aux bastions masculins.

Elle bondit littéralement de plaisir d’être reconnue dans la masse des travailleurs, des hommes en écrasante majorité, et lance à ses collègues passablement intéressés par sa manifestation de joie : « A go comot fo Tv ! ». Entendez : je vais passer à la télé. Le pidgin gouailleur de cette jolie ronde qui n’a pas renoncé à la coquetterie, sourcils épilés et remplacés par un trait de crayon noir, donne une allure insolite à l’espace de travail qui exige tant de sérieux de cette conductrice d’engins de Btp. Sur ce chantier que Douala et ses officiels nomment la Pénétrante Ouest, il n’y a donc pas que les exploits des machines qui surprennent. Car sous les casques de sécurité aperçus au loin, il y a des mèches… Dont celles de Kunde Linda Nyibeche, qui poursuit là une aventure improbable dans ses rêves de gamine.
Tout a commencé pour elle en 2011, après quelques mois de travail d’agent de sécurité sur un chantier routier à Bamenda. 237online.com Chargée de veiller sur la bonne coordination entre les hommes et les machines. « Mon chef a vu mon intérêt car j’allais au-delà de ce qui m’était demandé en participant aux autres opérations », se souvient-elle. De fil en aiguille, sa volonté de passer de la surveillance au pilotage des machines lui a permis de grimper sur une « compacteuse ». Formée sur le métier, en bâtissant la Ring Road, comme ses collègues en jupe, elle tient les commandes de ce poids lourd de technologies et fait étaler en même temps qu’amasser, de gros monceaux de gravier, composants des strates cachées de la future voie. Comme elle, 34 femmes sont employées par le projet en exécution. 16 sont sur le terrain même. Dans le jargon de Sogea-Satom, leur employeur, on les désigne comme des signaleuses (régulatrices équipées de panneaux d’injonction comme aux feux tricolores), des conductrices au volant des niveleuses pour aplanir des voies, telle la déviation commandée récemment pour faciliter la circulation loin des travaux, ou des recycleuses rafraîchissant le bitume anciennement répandu, soubassement des nouvelles couches. Le travail est donc technique et ardu, analyse Jean Nko, chef de chantier habitué à diriger des bras d’hommes pour des ouvrages où la capacité physique est une qualité essentielle. 237online.com Fort de son expérience de 30 ans, au Cameroun et ailleurs, il n’en demeure pas moins convaincu que les femmes n’usurpent pas leur place : « Sur une compacteuse, certaines réalisent 70 à 80% de la cadence espérée. Un homme peut aller jusqu’à 90% et même 100% ». Net avantage comparatif, il juge que ces dames sont plus performantes lorsque le travail demande attention et font moins d’accidents.
Pour autant, ce n’est pas sur tous les terrains que le sexe dit faible peut s’illustrer, tempère M. Nko. Il y a encore des chantiers où il ne les enverrait pas. Et même à Bonabéri, l’on veille à leur éviter les zones les plus prisées par les envahissants motos-taxis. En attendant qu’elles gagnent en expérience pendant leurs longues journées de labeur, de 6 h à 18 h, entre marteaux piqueurs et poussière. Elles grandissent et s’enrichissent. L’avenir leur ouvrira probablement des portes de camions et bulldozers. « Nous y sommes engagés », assure Francis Ovanda, le directeur des travaux, en se fondant sur la politique du genre de la maison. Une bonne nouvelle pour Veronica Bongha, l’une des signaleuses qui se verrait bien suivant les pas des pionnières.