Cameroun : Comment Paul Biya a dompté l’armée de son pays

Dans une Afrique coutumière des coups dÉtats et de mutineries récurrentes, le Cameroun de Paul Biya a réussi à rester en marge de ces instabilités depuis 1984 où fut tenté sans succès un putsch contre Biya. Pour conserver la fidélité de larmée, le président camerounais utilise tous les moyens : gestion ethnique du haut commandement militaire, centralisation des unités les plus sensibles, avantages sociaux et financiers pour les hommes en armes etc. Le président camerounais laisse aussi le champ libre aux hauts gradés pour investir sur le terrain économique.
Le Cameroun, au cur de lAfrique centrale, est un pays de paix cerné par des pays aux traditions dinstabilité politique chronique. Tchad, République centrafricaine, Congo Brazzaville, Nigeria, plusieurs pays limitrophes du pays de Paul Biya ont souvent été victimes de coups dEtats et de rébellions armées. Au Cameroun, la dernière tentative, la plus visible remonte à 1984. Cette année là, un groupe de soldats originaires du Nord ont tenté den finir avec le régime de Paul Biya. Ils étaient même parvenus aux portes du palais présidentiel. Cest uniquement grâce à la bravoure de quelques soldats loyalistes que le chef de lEtat a conservé le pouvoir. Depuis, il a mis en place des méthodes propres pour que cela ne se répète plus. Le chef de lEtat va dabord opérer une véritable purge au sein de larmée. Des centaines de soldats originaires du Nord, la région dorigine de lancien président, seront arrêtés. Dautres seront même exécutés.
Réglage ethnique
« Après avoir effectué une purge sévère dans larmée, Paul Biya la reprise en main en plaçant des hommes de confiance aux postes sensibles. Il a tissé des liens étroits avec les officiers qui lavaient sauvé en 1984 » relève avec pertinence lONG International Crisis Group dans son rapport Afrique N°161 du 24 juin 2010. Depuis, il a surtout confié les postes stratégiques de commandement aux militaires originaires du sud du pays comme lui. En témoigne le récent réaménagement dans larmée du 19 août 2011. Le Commandant de la Garde présidentielle, le Colonel Etoundi Nsoé Raymond est un sudiste. Tout comme le chef d’État Major particulier du Chef de l’État par intérim, le Colonel Amougou Emmanuel et laide de camp du Président de la République, le Contre-Amiral Fouda Joseph. Le chef dEtat-major général des armées est aussi sudiste. Il sagit du général René Claude Meka.
Importants privilèges
« Pour éviter que les forces de sécurité ordinaires ne se retournent contre lui comme en 1984, Biya a pris un certain nombre de mesures. Il leur a accordé de nombreuses faveurs » note la journaliste française, Fanny Pigeaud dans son ouvrage « Au Cameroun de Paul Biya « . Au début des années 1990, alors que le pays doit se soumettre à un plan dajustement structurel imposé par le Fonds Monétaire International (FMI), avec notamment la baisse des salaires et des licenciements dans la fonction publique, Paul Biya épargne larmée de cette cure daustérité. Dailleurs, à ce jour, le traitement salarial des militaires na rien à voir avec celui des civils. « Aujourdhui, le salaire le plus élevé au sein de larmée est de 500 000 FCFA, en comptant les primes dont le fonctionnement est très peu transparent, ce qui équivaut à celui dun enseignant en fin de carrière » note International Crisis Group. Paul Biya a aussi favorisé laffairisme chez les hauts gradés. Il est bien connu que lancien commandant de la garde président décédé dans le crash dun hélicoptère le 22 novembre 2010, le colonel israélien Abraham Avir Silvan était propriétaire dune discothèque à Yaoundé, dune entreprise de services internet et était le fournisseur en armes et en équipements de la GP et du Bataillon dintervention rapide (BIR). « Le président a donné aux hauts gradés la latitude dinvestir lespace économique pour sassurer à la fois leur fidélité et les tenir éloignés du champ politique. Certains généraux ont aujourdhui des concessions forestières, dautres des plantations. Des officiers sont à la tête de sociétés de sécurité privée ou possèdent des terres quils louent à des multinationales » indique Fanny Pigeaud. Malgré tous ces privilèges, malgré le colossal budget du ministère en charge de la Défense(troisième ligne du budget de lEtat en 2010 derrière lEnseignement secondaire et les Travaux publics avec une enveloppe de 175 353 milliards de francs CFA), certains officiers se livrent aussi à des activités très peu recommandables. En 2008, des officiers ont été limogés car, soupçonnés dêtre impliqués dans le braquage dune banque à Limbé dans le sud-ouest du pays. Le 19 juin dernier, une banque panafricaine a été cambriolée à Douala, capitale économique. Là aussi, un capitaine de corvette et des militaires ont été arrêtés et interrogés. Laffairisme au sein de larmée a atteint un tel point que le ministre en charge de la Défense Edgar Alain Mebe Ngoo sest cru le devoir de rappeler, en septembre 2009, lors de la cérémonie d’installation du commandant Jules César Esso comme nouveau commandant de la légion du Littoral, quune « position de commandement, aussi élevée soit-elle, ne saurait constituer un instrument de rente ou de trafic dinfluence ».
Promesses nourries et rajeunissement
Conscient que les multiples avantages accordés aux militaires sont loin de suffire, Paul Biya multiplie les promesses et les réalise un peu plus rapidement que dhabitude. Fin 2010, il a fait organiser un cinquantenaire spécialement dédié à larmée. Il a, à loccasion fait un éventail de promesses : « supprimer le 4ème échelon du grade de capitaine et de lieutenant de vaisseau, pour permettre un passage plus rapide des officiers subalternes à la catégorie dofficiers supérieurs, harmoniser les âges de départ à la retraite des personnels non officiers et des officiers subalternes de la Gendarmerie nationale et des armées, mettre en uvre un programme durgence de construction de logements pour militaires en activité, finaliser avec le Crédit Foncier les négociations devant aboutir à laccès des militaires à la propriété immobilière ». Il aussi promis « dordonner une étude urgente devant déboucher sur la création dune mutuelle des armées, pouvant permettre une meilleure prise en charge des soins médicaux des personnels militaires, de revaloriser la prime dalimentation à un taux plus compatible avec la conjoncture économique nationale actuelle, de créer un Secrétariat dEtat aux Anciens combattants, anciens militaires et victimes de guerre ».
Pour régner sans problèmes, Paul Biya a souvent gardé les généraux de larmée au-delà de lâge légal de départ à la retraite. Mais, au fil du temps, ce qui apparaissait comme un avantage sest mué en une véritable menace. Le maintient des vieux généraux darmée à leurs fonctions empêchaient laccession de jeunes colonels à ce grade. Cest, conscient de la sourde colère qui commençait à gronder, que quatre généraux ont été mis à la retraite, avec cependant des avantages très importants. Cela a permis la promotion de jeunes colonels et, dapaiser quelque peu les esprits au sein de la grande muette.
Stratégie militaire
Comme conseillers, le président dispose de techniciens et de stratèges qui lui permettent de contrôler et de tout verrouiller. Sous le sceau de lanonymat, un officier à la retraite confie quil est difficile dorganiser un coup dEtat car « le contrôle des munitions et du matériel roulant lourd comme les chars sont directement gérés depuis la sécurité présidentielle. Il ny a que trois ou quatre personnes par exemple qui peuvent ordonner le déplacement des chars par exemple. Pour des raisons évidentes de sécurité militaire, je ne peux vous en dire plus » dit-il. En plus de cela, Paul Biya a pris le soin de favoriser deux petites unités de larmée, mieux traités et techniquement supérieures aux autres. « Sil a favorisé les individus, Biya a fait en sorte que larmée ne soit pas opérationnelle : les militaires ont peu darmes et de munitions et ne sentraînent pas. Beaucoup de brigades de gendarmerie ne comptent que trois ou quatre éléments et aucun moyen de transport. Biya a ainsi rendu larmée totalement inoffensive : elle ne peut a priori rien tenter contre lui » analyse Fanny Pigeaud. Pendant ce temps, la Garde présidentielle et le Bataillon dIntervention rapide (BIR) bénéficient dun traitement plus enviable. « Le statut de deux de ces corps délite, la Garde présidentielle pose en particulier question. Tous deux bénéficient dun régime spécial, puisquils ne dépendent pas du ministère de la Défense mais directement de la présidence. Ses soldats reçoivent une formation physique de très haut niveau et sont réputés pour leur efficacité dans lusage des armes. Les moyens donnés au BIR, qui apparaît comme une armée dans larmée, sont plus importants et perfectionnés que les siens. Les éléments du BIR ont des avantages et primes que nont pas les soldats ordinaires » constate ICG.
Professionnalisme
Pour certains spécialistes des questions sécuritaires, la neutralité de larmée est aussi due au fait que cest une armée professionnelle. Le Pr Vincent Ntuda Ebode, spécialiste des questions sécuritaires et enseignant à lEcole militaire inter-armées (Emia) de Yaoundé explique : « lorsque vous avez une armée professionnelle, elle sait ce quelle a à faire. On ne peut pas dire aujourdhui que le Cameroun nait pas une armée professionnelle. Le fait que cette armée soit une armée de professionnels permet dexpliquer pourquoi elle sest toujours consacrée à lessentiel de sa tâche cest-à-dire, la défense des intérêts vitaux de la Nation, la défense des intérêts stratégiques du Cameroun et certainement, depuis un certain temps, depuis quon envoie les soldats pour des opérations de maintien de la paix dans dautres pays, la défense des intérêts de la puissance du Cameroun ». Il ajoute explique aussi ce professionnalisme de larmée camerounaise par la présence de plusieurs grandes écoles de formation des officiers. Ce qui nest pas toujours le cas dans dautres pays africains. « Lorsque vous voyez le nombre décoles quil y a au Cameroun pour la formation de cette armée, on ne peut pas être surpris » soutient le Pr Ntuda Ebodé. En effet, le Cameroun abrite le Cours supérieur interarmées de défense (CSID) à vocation régionale, qui sajoute à son Ecole militaire interarmées (EMIA) et à son Ecole détat-major (EEM) et un centre de perfectionnement aux techniques de maintien de lordre (CPTMO) pour la gendarmerie. Cest au Cameroun quont été formés des hauts gradés comme le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Il y a donc chez les officiers camerounais, un certain orgueil et aussi une envie de toujours donner lexemple. Enfin, le Pr Nutda Ebodé explique que larmée camerounaise se sent solidaire des institutions puisque sa création a précédé celle de lEtat indépendant du Cameroun. « Le premier décret créant larmée date de 1959 alors que lindépendance officielle, cest en 1960. Donc, cest une armée qui a créé lEtat, qui a suivi lévolution, la dynamique de lEtat. Ce nest donc pas une armée créée à part. Cest une armée qui a été créée, conçue avec les civils. Les deux coopéraient en ce temps là en raison de ce quon appelle la coopération civilo-militaire. Cest une armée qui a porté lEtat du Cameroun et qui se sent donc solidaire de cet Etat ».
Avec sa devise « honneur et fidélité », larmée camerounaise na pas trahi le président Biya depuis le putsch manqué de 1984 Va-t-elle observer cette neutralité si daventure des soulèvements du type « printemps arabe » surviennent au Cameroun ? Cela reste à voir. Pour le moment, il y a lieu den douter. Car, en février 2008 lors des émeutes dites de la faim, cest elle qui avait mené la répression, occasionnant entre 60 et 140 morts.