Cameroun : “Coller La Petite” de Franko , de l’anonymat au paroxysme

J’en étais encore à méditer sur ce qui pouvait charrier tant de passions au sujet d’une chanson qui défraie la chronique tant au niveau national qu’international. Et voilà que M. le Préfet du Mifi, je dis bien du Mifi et non de la Mifi, s’invita au débat et me donna du même coup l’occasion de taire les querelles internes qui m’entretenaient. Je compris que Monsieur le Préfet venait de rendre un débat officieux officiel. Il sortit alors le pauvre Franko de l’anonymat où il végétait dans les cœurs de myriades de mélomanes pour l’installer officiellement au paroxysme de sa gloire. Désormais le sujet Franko et l’objet “Coller la Petite” ne sont plus du giron de l’officieux.

Le débat public est ainsi ouvert à la gloire de l’un d’entre nous qui, il y a quelque temps encore, ne fut qu’un quidam. Une bonne actualité vient d’être servie aux hommes politiques, aux agents de la Société Civile, aux universitaires et à tous ceux qui, d’ordinaire, rendent hommage aux débats publics et au choc des opinions. Au lieu de s’intéresser à LA COMMÉMORATION DES 33 ANS DE RAVALEMENT DU CAMEROUN DANS LES FONDS ABYSSAUX DE L’ABJECTION, il me semble plus indiqué de se pencher sur le sort d’un DIGNE MUNTU qu’un pantin du sérail a voulu détruire. Souvenons-nous que “Les mots […] sont des pistolets chargés” (J.P. Sartre) pour préciser que je parle de commémoration et non d’anniversaire. Une caste de budgétivores RDPCistes et pro-RDPCistes célèbre l’anniversaire des 33 ans de Paul Biya à la Magistrature Suprême du Cameroun mais le gros du peuple camerounais commémore les 33 ans de l’avènement de Paul Biya au pouvoir. La nuance vaut la peine.

Mais revenons à l’objet qui a mis le Préfet oisif en branle. Qu’est-ce qui fait problème dans la chanson “Coller la Petite?” On me dira que c’est son caractère impudique. Et du coup, une question surgit: où se manifeste cette impudeur, dans les paroles, les pas de danses ou le vidéogramme en général? Si on me répond que c’est dans les paroles, je rétorque tout de suite qu’un Préfet n’a pas à s’intéresser subitement à un argot en usage depuis belle lurette dans la société camerounaise.

C’est parce que Coller la Petite est dite dans une chanson que l’expression devient plus impure que lorsqu’elle est utilisée dans les rues, les ménages, les écoles et les universités? Monsieur le Préfet du Mifi veut nous faire comprendre que de sa vie en général et de sa vie préfectorale en particulier, il n’a entendu l’expression “Coller la Petite” que de la bouche de Franko? Si la réponse c’est oui, pardonnez-moi, je vous dis de but en blanc que cet homme serait un très mauvais administrateur civil. Car il donnerait la preuve qu’il ne connait rien de ses administrés étant entendu qu’il ignore le code linguistique préférentiel que ceux-ci utilisent au quotidien. Si la réponse c’est non, alors je dirais, M. le Préfet, pourquoi vous en prendre à un jeune Camerounais ambitieux dont le seul tort est d’utiliser le langage des siens pour passer son message? Faut-il être un ancien de Saint Cyr pour comprendre que Franko dénonce l’orgueil et la présomption dans une ambiance de fête?

Poursuivons la réflexion sur les paroles de Franko pour dire que cette chanson ne ferait aucun effet, du point de vue de la langue, sur un Français, un Belge, un Québécoise ou tout autre locuteur de la langue française moins familier avec le français camerounais. Pourtant ce locuteur est aussi touché par le bit et la rythmique de cette chanson. On l’a dit, le succès de “Coller la Petite” est planétaire. En matière d’art musical, ce qui touche est moins les paroles que la musique; d’où le succès des grands noms de la musique classique. Ou se trouve donc la faute qu’a commise Franko? Dans le vidéogramme et les pas de danse? Oh, non, soyons moins sensationniste et raisonnons! Jugeons par les tenues vestimentaires. Ne trouve-on pas l’artiste, les hommes et les femmes qui l’accompagnent décemment habillés? Je peux comprendre qu’on soit atteint de déformations oculaires.

Mais de là à dire que les hommes et femmes qui dansent dans le vidéogramme de Franko sont indécents par leurs vêtements et leur chorégraphie, non, je ne peux pas ingurgiter cette amère pilule. Trop de fantasmes gouvernent tant d’esprits! Ils sont tous habillés normalement comme des jeunes dans une ambiance de fête, ils sont bien couverts, les parties intimes ne sont pas exposées… La musique est dansée dans une chorégraphie, simulant ce qu’on entend par “coller la petite” certes, mais qui demeure pudique. Il n’y a pas de scène érotique à proprement parler. Comparez ce vidéogramme à de nombreux autres dont les relents érotiques sont très souvent décriés sur la place camerounaise et dites-moi si “Coller la Petite” ne remporte pas les suffrages en matière de pudicité.

Concluons pour dire que, M. le Préfet du Mifi a rendu officiellement célèbre un artiste qui ne l’était jusque-là qu’officieusement. Je me retrouve en train de consacrer un pan de mon temps très précieux à produire une réflexion sur une chanson qui, il y a des mois, m’a laissé presqu’indifférent. M. le Préfet a agi comme la plupart des autorités camerounaises qui, se comportant comme des employés oisifs, rendent célèbres des sujets et des objets qui auraient pu passer sous silence. L’un des derniers faits en date au Cameroun c’est l’arrestation de façon cavalière digne des films policiers de Jean-Marc Bikoko. Ce dernier n’avait organisé qu’une conférence qui aurait pu passer incognito. Merci Les administrateurs civils camerounais de sortir de l’anonymat nombre de Camerounais. Franko ne peut que se réjouir de votre arrêté.