Cameroun – Bicéphalisme: Deux présidents élus à la CSTC

Zambo Amougou et Moussi Nola ont été élus à l’issue des congrès   tenus respectivement à Yaoundé et Douala.

La confédération syndicale des Travailleurs du Cameroun (Cstc) traverse une énième crise interne depuis le 13 novembre 2015. Une crise qui prend les allures d’un autre bicéphalisme à la tête de la première centrale syndicale du Cameroun. Les deux présidents confédéraux élus se disputent la légitimité au sein d’une centrale syndicale déjà minée par de nombreuses dissanctions internes. C’est pour asseoir une légitimité que lui contestent ses adversaires de Douala qui agitent la menace d’une suspension que Jean Marie Zambo Amougou, le président sortant, décide de convoquer le 4 novembre un congrès dont les assises se tiennent au centre culturel  médiatique orchestrée par la bande à Moussi Nola, le premier vice-président confédéral. En toile de fond de toute cette agitation, un consensus semble cependant se dessiner autour de la tenue d’un congrès unitaire prévu les 12 et 13 novembre 2015 à Douala. Est-ce pour prendre ses adversaires de cours que Zambo Amougou décide de convoquer les assises de Yaoundé ? Toujours est-il que, suite à un titanesque travail de terrain, le président sortant réussi à rallier la majorité des organisations syndicales affiliées à la Cstc à la cause d’un congrès que boycottent évidemment ses détracteurs. Ce congrès qui s’ouvre en présence des autorités administratives dont le représentant du ministre du Travail, Grégoire Owona, débouche sur l’élection d’un bureau conduit par Zambo Amougou, reconduit comme président confédéral. Ce bureau, de l’avis de nombreux observateurs, a la particularité d’être représentatif de l’ensemble des Régions et des secteurs d’activité de la Cstc – que ce soit du côté anglophone ou du côté francophone. C’est l’euphorie générale. Alors qu’on croyait que pour une fois la Cstc avait enterré ses vieux démons, quelle ne fut la surprise lorsqu’on apprendra le lendemain qu’une Ordonnance d’un juge de référé, agissant à la requête des adversaires de Zambo venus de Douala, venait de suspendre les travaux du congrès qui reconduisait le président sortant au perchoir. Zambo Amougou qui ne s’en laisse pas conter relève immédiatement appel contre l’Ordonnance querellée avec, à la clé, une procédure de défense à exécution qui a également été servie à ces pourfendeurs de Zambo.
Bataille juridique
Pour nombre d’observateurs, c’est une fois de plus la bataille juridique au sein de la Cstc qui est en train de s’engager. Etant donné que la présentation du certificat de dépôt de défense à exécution suspend immédiatement l’exécution de toute décision judiciaire même en cours d’exécution.
Mais au lieu que les choses suivent leur cours normal et que le statu quo anté ait droit de citer, l’on apprenait la tenue effective à la bourse du travail de Mboppi à Douala des assises d’un autre congrès de la même Cst cles 12 et 13 novembre 2015. A l’initiative, cette fois, du 1er vice-président de la Cstc, André Moussi Nola. Ce congrès, comme celui de Yaoundé, apprendra-t-on,  a obtenu le récépissé de déclaration de la part des autorités administratives. Nos sources précisent même que le ministre du Travail, Grégoire Owona, y était encore représenté via l’inspection régionale du travail et de la sécurité sociale. Au point qu’un ancien de la Cstc croit y humer une autre manœuvre de déstabilisation et d’affaiblissement de la Cstc. Avec aux manettes, le ministre du Travail à travers ses représentants. Une de plus et sans doute une de trop.
Toujours est-il qu’au soir du 13 novembre à la clôture des travaux, c’est un autre Bureau de la Cstc qui est présenté au public. Conduit par Moussi Nola, ce Bureau bis aura pour Sg Baboule Abraham et Makembe comme trésorier, tous exclus du bureau de Yaoundé et non élus. Fait notable, lorsqu’on jette un coup d’œil sur ce deuxième  bureau, force est de constater que les postes clés (Président, secrétaire général et trésorier) reviennent tous à une même union départementale : le Wouri. Cela procède-t-il, comme cela se chuchote çà et là d’un souci de resserrement et d’efficacité ou alors, plus plausiblement, d’une volonté manifeste d’exclure les autres Régions des postes de responsabilité ?
En tout état de cause, l’opinion se retrouve, une fois de plus, en présence de deux bureaux d’une même confédération dont les deux assises congressistes ont bénéficié de l’onction des autorités administratives. En l’état, c’est Zambo qui tire encore avantage de cet imbroglio parce qu’occupant le bureau du siège de la Cstc situé à Yaoundé. Faut-il pour autant conclure, avec Zambo Amougou qu’en dépit du congrès des 12 et 13 novembre à Douala la légitimité de la direction de la Cstc échoit au président sortant, seul l’avenir nous le dira. Un avenir qui s’écrit en lettres de batailles judiciaires à venir entre les deux factions. C’est les travailleurs qui tirent les marrons du feu d’un bicéphalisme contre-productif en tous points de vue et qui, en désespoir de cause, seraient tentés de sauter sur la perche que pourraient leur tendre d’autres centrales du microcosme syndical beaucoup plus homogènes.

Benoît Essiga, président confédéral l’Entente: « Il faut que la Cstc se révolutionne »
Considéré à juste titre comme le syndicaliste le plus contestataire du microcosme syndicaliste camerounais, Benoît Essiga n’a pas sa langue dans la poche. Craint et respecté à la fois pour son intégrité, l’ancien secrétaire général et président confédéral de la Cstc est incorruptible. En fin connaisseur de la maison Cstc, il analyse les soubresauts dont la Cstc est le théâtre et se prononce sur les scénari de sortie du bicéphalisme au sein de la première centrale syndicale camerounaise.

La Cstc vit une autre crise interne avec l’élection de deux présidents confédéraux, comment appréciez-vous cette situation ?
je pense que, en tant que centrale sœur – il y en a douze au Cameroun -, nous ne pouvons avoir qu’avoir un souhait de retour à la sérénité au sein de ladite confédération pour que nous menions les batailles qui vaillent la peine pour les intérêts des travailleurs, c’est tout le bien que je peux souhaiter à cette centrale.

En votre qualité d’ancien dirigeant de la Cstc dont vous avez été, et le président, et le secrétaire général, quel regard jetez-vous sur ce énième bicéphalisme ?
En réalité, je pense que il ne faut pas regarder là où on chute mais plutôt là où on a trébuché. Depuis toujours, il ya un problème récurrent au sein de la Cstc qui peut trouver sa genèse dans l’hégémonie que certains affiliés veulent avoir vis-à-vis des autres. Je l’ai connu en son temps et je peux également dire, d’autorité que, en ce moment précis, en voyant la configuration de la situation telle qu’elle se présente, il est clair que la Cstc n’a pas évolué dans ses méthodes d’action, c’est-à-dire la Cstc a  continué à se comporter comme si nous étions toujours dans le mono syndicalisme, comme s’il n’y avait pas de concurrence. Je veux par-là dire qu’on brandit les querelles intestines sur la place publique, donnant ainsi la faille à tous les adversaires qui veulent affaiblir le mouvement syndical. On n’attend pas les échéances pour, soit suspendre ou radier ; mais tout se passe toujours de cette manière-là.
Ce que je peux dire d’emblée relativement à ce énième problème à la Cstc, je me garderais de jeter de l’huile sur le feu pour ne pas verser dans l’ingérence. Souhaitons que les camarades puissent revenir à de bons sentiments, que le débat prévale et que les discussions s’engagent entre ces camarades pour que la dislocation ne soit pas au bout de cette énième crise.

Qu’est-ce qui fait exactement  problème au vue de ces crises à répétitions, c’est vous les dirigeants ou les pouvoirs publics ?   
Il faut faire une analyse de l’environnement syndical, national et même international. Les égos surdimensionnés qui peuvent apparaître au travers des dirigeants que nous sommes doivent laisser la place à l’intérêt général qui est la défense des travailleurs. Et, au nom de cette défense des travailleurs, nous devons tout mettre en œuvre pour éviter de nous affaiblir nous-mêmes ; nous nous tirons parfois une balle à notre pied laissant ainsi la porte ouverte à ceux qui veulent affaiblir le mouvement syndical. Que ce soit les politiques ou d’autres, nous leur ouvrons grandement la porte et leur donnons l’occasion de nous affaiblir. Ceci dit, on ne peut pas mettre de côté les problèmes de leadership, les problèmes de privilèges et même des problèmes de méthodes d’action comme pouvant être ces problèmes qui créent des crises à répétition au sein de cette centrale que je connais assez bien pour l’avoir dirigé. Je pense donc qu’il faut que la Cstc se révolutionne dans ses méthodes d’action, dans ses hommes, dans son analyse des problèmes et qu’elle comprenne qu’elle n’est plus seule dans le monde syndical au Cameroun, et que si elle veut continuer à garder une place un tout petit peu importante dans ce microcosme syndical qui est le nôtre, l’intérêt qu’elle aurait c’est de savoir garder ses problèmes en interne, les débattre au sein de ses instances.
Vous voulez dire que les leaders syndicaux mettent d’abord en avant leur équation personnelle au-delà des intérêts des travailleurs.
Je ne me situe pas dans cette optique-là. Je voudrais dire que je sais ce qui a souvent fait problème au sein de la Cstc. Mais l’analyse incline à comprendre que la plupart du temps on se retrouve avec des intérêts particuliers qui débouchent sur des crises et qui ne favorisent pas nécessairement la prise en compte de l’intérêt général et donc favorisent également les divisions, affaiblissant ainsi le mouvement syndical dans son ensemble. En ce qui me concerne je suis pour l’unité d’action si nécessaire et pourquoi pas l’unité structurelle à terme comme dans les pays anglo-saxons qui ont fait la preuve de leur maturité et de leur tolérance pour mettre en avant l’intérêt général des travailleurs contre l’intérêts des individus que nous sommes ; parce que pour nous, rien n’est plus grand que les intérêts des travailleurs. Je pense que si on comprend les choses de cette manière-là, on doit avoir un tout petit peu de recul, l’humilité et s’attacher à ce qui nous fait être syndicaliste : servir le mouvement syndical et non pas nous servir du mouvement syndical.
A quoi jouent les pouvoirs publics lorsqu’on sait que Grégoire Owona a reconnu Zambo et Moussi comme présidents de la Cstc.
Il ne faut peut-être pas aller trop vite en besogne. Personnellement, je pense qu’il n’appartient pas aux pouvoirs publics de reconnaître tel dirigeant ou telle faction. Et puis être présent à une réunion n’est pas une forme de reconnaissance tacite, loin s’en faut. Parce que les autorités administratives n’ont pas qualité ou pouvoir à s’ingérer pour reconnaître telle ou telle faction. Il appartient aux travailleurs et aux travailleurs seuls de pouvoir en décider, et si les travailleurs ne peuvent pas le faire, des arbitrages volontaires peuvent intervenir pour renouer les fils qui sont dénoués. Les pouvoirs publics n’ont pas intérêt à affaiblir le mouvement syndical, parce qu’un mouvement syndical faible ne garantit pas la démocratie dans un pays. Il faut plutôt un mouvement syndical qui fasse contrepouvoir, qui puisse être à mesure de porter des propositions constructives pour que le pouvoir se mette en mouvement pour élaborer des lois et des stratégies en faveur des masses laborieuses. Je pense donc qu’il nous appartient de ne pas prêter le flanc à X ou Y et de ne pas vouloir accuser ceux que nous appelons au secours, alors qu’ils n’ont pas à nous secourir. Ceux qui doivent venir à notre secours c’est les travailleurs et ce sont ces travailleurs-là pour lesquels nous nous battons quotidiennement.

Comment envisagez-vous les perspectives de sortie de crise au sein de la Cstc ?
Les perspectives ne sont certainement pas à chercher devant les tribunaux. De mon point de vue un arbitrage volontaire venant soit de l’international, soit de l’intérieur pour pouvoir réunir autour d’une même table ces camarades là et comprendre réellement qu’est-ce qui fait problème pour qu’ils ne puissent pas aller en rangs unis devant cette instance suprême qu’est le congrès, afin que les responsables à la base décident de l’avenir de leur mouvement. C’est vers cette voie que je pourrais orienter les camarades, l’expérience ayant montré qu’avec les tribunaux ça peut aller à perpétuité. Donc je ne conseillerais pas formellement les procédures judiciaires qui s’éterniseraient et laisser de côté la vraie lutte qui nous interpelle. Car au sein de ces deux tendances, il y a certainement des gens de bonne volonté qui peuvent se parler. Et je suis d’ailleurs sûr que même Zambo Amougou et Moussi Nola peuvent trouver le moyen de se parler, de recoller les morceaux afin de faire avancer la Cstc vers des voies unitaires