camernews-ouagadougou-place-nation

Burkina Faso: Le Film de l’éviction du pouvoir de Blaise Compaore

Burkina Faso: Le Film de l’éviction du pouvoir de Blaise Compaore

Il a fallu cinq jours d’actions populaires «aux pays des hommes intègres», pour venir à bout d’un homme qui entendait réviser la Constitution de son pays pour se maintenir au pouvoir.

Lundi 27 octobre 2014. Ouagadougou, capitale du Burkina Faso vit des moments de hautes tensions. C’est en effet ce jour que doivent commencer les manifestations populaires contre la révision de la constitution, notamment l’article 37, qui doit faire sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel à deux. Blaise Compaore, le président de la République du Burkina-Faso doit normalement quitter le pouvoir en 2015. Après l’avoir exercé pendant 27  ans. Arrivé à la tête du pays suite à un coup d’état qui a coûté la vie à son ami et « frère » Thomas Sankara, le 15 octobre 1987, Blaise Compaore a régné sur le Burkina-Faso en maître absolu. Il a liquidé ses amis d’hier du Conseil de l’entente révolution patriotique de l’ancienne Haute-Volta, puis Burkina Faso. Devenu seul maître à bord dans un pays où l’opposition démocratique était muselée, celui que les ouagalais ont pris l’habitude d’appeler « le beau Blaise»  s’est fait réélire à chaque fois avec des scores à la soviétique.

Plus intrigant  encore, l’assassin du patriote africain Thomas Sankara grâce à un soutien très intéressé des occidentaux avec la complicité de la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, il s’est vu forger une imagine d’homme d’Etat néocolonial, médiateur de conflits armés en Afrique de l’Ouest. Toutes choses qui ont fini par lui faire croire que le pouvoir était à lui seul au Burkina-Faso. C’est certainement pour cette raison qu’il a clairement affiché sa volonté de  modifier la Constitution de son pays qui l’empêchait de se représenter en 2015. En tout cas, constatant que Blaise Compaore voulait effectivement acter sa volonté, le peuple burkinabè s‘est levé comme un seul homme dès lundi 27 octobre 2014, pour lui dire non, à travers une immense manifestation Place de la Nation à Ouagadougou. Le test a de toutes les façons réussi. Le peuple est sorti dire son courroux, et est ressorti encore les deux jours suivants.

L’opposition jusque-là assez silencieuse et discrète, va rallier les manifestations immédiatement. Et on retiendra surtout les propos de l’un des leaders de l’opposition lors de la manifestation du 29 octobre dernier :« Cette fois-ci, nous voulons dire à Blaise Compaore que ça passe ou ça casse».Le pouvoir burkinabé, comme tous les régimes néocoloniaux qui pratiquent la violence d’Etat, avait ses certitudes ; notamment le passage en force de la révision constitutionnelle, en utilisant la répression des manifestants. C’est ainsi que jeudi 30 octobre, les députés du parti au pouvoir fidèles à la motivation que leur a donnée le pouvoir de Blaise Compaore ont entrepris d’amorcer la révision de l’article 37 de la Constitution de leur pays et de faire sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel. Déterminé, le peuple burkinabè a pris d’assaut l’Assemblée nationale où il a mis le feu. Un grand hôtel de Ouagadougou où les députés du parti au pouvoir étaient logés est aussi allé en flammes.


Place de la nation

Au cours de cette journée du 30 octobre, les manifestants vont commencer à durcir leurs propos. Il n’est plus question seulement de dire non à la modification de la Constitution, mais aussi de demander le départ de Blaise Compaore du pouvoir. Ouagadougou connaitra même quelques accrochages entre les manifestants et l’armée. La tension sera vive en après-midi. Les manifestants plus que déterminés et qui ont vu certains des leurs tomber sous les balles de l’armée veulent prendre le palais présidentiel. Panique dans le sérail. François Compaoré, le frère du président qui tente de quitter le pays est stoppé à l’aéroport international d’Ouagadougou. Des sources que Le Messager contacte dans la capitale du Faso en fin d’après-midi du 30 octobre indiqueront que face à la confusion, le président Blaise Compaoré aurait quitté le palais présidentiel part hélicoptère.

Information démentie, puisque Blaise Compaore interviendra en début de soirée sur une télévision privée pour dire entre autres qu’il comprenait le peuple, et que le gouvernement et l’Assemblée nationale étaient dissouts. Tout comme il demandait à l’opposition de s’ouvrir au dialogue. L’armée qui s’était subitement mise en retrait va alors entrer dans le jeu. Car très tôt le 31 octobre 2014, le chef d’état-major de l’armée, le général Traoré va faire une déclaration qui rejette cette déclaration de Blaise Compaore. Les choses vont aller très vite par la suite. Blaise Compaore quitte effectivement le palais présidentiel dans un cortège de haute sécurité. On pense alors qu’il veut gagner la base des parachutistes de Pô. Il n’en sera rien. Jusqu’à ce qu’on apprenne en fin de journée qu’il a présenté sa démission dans un communiqué rendu public. Le général, chef d’état-major, va lui aussi rendre public un communiqué pour indiquer que l’armée a pris le pouvoir, et qu’il assume désormais les fonctions de chef d’Etat.

Une autre prise de position va être enregistrée le lendemain 1er novembre dans le camp des militaires. Il s’agit d’un communiqué du lieutenant-colonel Isaac Zida, commandant de la garde présidentiel qui lui aussi revendique la prise de pouvoir. L’imbroglio va durer toute la journée. Jusqu’à ce qu’au matin du dimanche 2 novembre 2014, une sorte d’entente sera trouvée. Le camp du colonel Zida va gagner la bataille. Et ce sera le général Traoré qui va annoncer que le lieutenant-colonel Isaac Zida sera l’homme qui va gérer la transition. Au final la place de nation a été réinvestie. Le peuple n‘entend pas se laisser voler sa révolution. Des tirs de sommations auraient été entendus au moment ou nous mettions sous presse à Ouagadougou au siège de la télévision nationale notamment.

Jean François CHANNON

 

Manifestations a Ouagadougou
Photo: (c) Getty Images

Portrait – Compaoré: pompier et pyromane de l’Afrique de l’Ouest ?

Dans une interview accordée à Rfi, le journaliste spécialiste de l’Afrique, Francis Kpatindé qui a suivi tous les soubresauts du continent africain de ces 30 dernières années revient sur le rôle ambigu de Blaise Compaoré dans les conflits qui ont secoué la région. Et  rappelle que le président burkinabè déchu a souvent été appelé comme médiateur dans des crises qu’il a parfois lui-même contribués à provoquer.  

Médiateur ou pyromane ? Aux yeux de Francis Kpatindé « Blaise Compaoré apparaît comme étant l’allié de l’Occident, le médiateur dans des crises sociopolitiques en Afrique : en Guinée, au Mali, en Côte d’Ivoire, même au Togo où il était venu soi-disant ramener la paix ; ça c’est l’image que certains veulent donner de ce personnage».  Mais on oublie un peu trop vite que, dit-il, « Blaise Compaoré a aussi un côté un peu pyromane. Un exemple : Charles Taylor, qui a été chef de guerre puis président du Liberia, avait sa maison à Ouagadougou et jusqu’à une date récente, il avait son numéro téléphone dans l’annuaire. Or, Blaise Compaoré s’est servi des hommes de Taylor pour mater la rébellion dans son propre pays et il a entraîné les troupes de Taylor pour aller à la conquête du pouvoir au Liberia. Par ailleurs, il y a un pays où son intervention est symptomatique de l’aspect pyromane du personnage, c’est la Sierra Leone. Vous vous souvenez qu’il y avait le Front révolutionnaire uni (Ruf), les gens qui coupaient les bras des enfants, ils avaient pignon sur rue, ils avaient leur quartier général à Ouagadougou».

 A le croire, Blaise Compaoré  était dans toutes les sauces. Il était en Angola aux côtés de Jonas Savimbi, car il y avait des diamants en jeu ; en Sierra Leone, il y avait de l’or et également des diamants, les fameux « diamants du sang ». Blaise Compaoré, on le dit souvent a été impliqué dans toutes les opérations de déstabilisation en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Il est même intervenu en Rdc. Et comment ?« Il soutenait des opposants, il les amenait chez lui, il les formait et après il les renvoyait sur le terrain. Il a été impliqué dans leur formation. Et ce n’était pas des opposants «classiques». Il avait le droit d’accueillir des opposants «classiques» chez lui, des opposants républicains, mais pas des gens qui menaient des opérations de déstabilisation. Le Front révolutionnaire uni de Sierra Leone avait son quartier général à Ouagadougou. Et il en a été de même pour les rebelles de Côte d’Ivoire», affirme le journaliste.

Quid du rôle joué par ce «médiateur autoproclamé» dans la crise Ivoirienne !  «  C’est un secret de polichinelle que les combattants du Mpci [Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire, ndlr], principal mouvement rebelle ivoirien rebaptisé par la suite Forces nouvelles, ont été entraînés et équipés par le Burkina Faso. Vous croyez que cela sort de la stratosphère les armes, les téléphones satellites, les équipements militaires, les treillis dont ils disposaient. D’ailleurs, ce n’est pas un secret que les premières villes à être tombées, c’étaient Korhogo, Bouaké, toutes les villes qui étaient le plus au nord de la Côte d’Ivoire. La plupart des dirigeants des Forces nouvelles se sont, par la suite, installés avec pignon sur rue à Ouagadougou, ce n’est un secret pour personne. Plus tard, Blaise Compaoré a participé à ce qu’on a appelé la solution interne. Laurent Gbagbo a fait le premier pas dans sa direction pour pouvoir l’associer. Il s’est dit qu’il fallait que le pyromane l’aide à éteindre le feu. Donc Gbagbo s’est rapproché de lui pour trouver une solution interne. Il y a eu ce rapprochement entre Guillaume Soro et Gbagbo, et ils ont essayé de gouverner tant bien que mal grâce à l’action de Blaise Compaoré. Il a donc peut-être contribué à résoudre des problèmes internes à la Côte d’Ivoire, mais après avoir déstabilisé ce pays», confie-t-il.

 

camernews-ouagadougou-place-nation

camernews-ouagadougou-place-nation