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BOKO HARAM – L’EXTENSION DU DISPOSITIF FRANÇAIS BARKHANE AU CAMEROUN : L’OPTION DU PRAGMATISME

BOKO HARAM – L’EXTENSION DU DISPOSITIF FRANÇAIS BARKHANE AU CAMEROUN : L’OPTION DU PRAGMATISME

La montée en puissance des violences de Boko Haram en territoire camerounais a commencé avec la mise en place de l’Opération Barkhane dans le Sahel dès janvier 2014. Aujourd’hui, le dispositif français a presque sanctuarisé les territoires nigérien et tchadien (sud), jadis lieux de repli, d’entraînement, et de transit des djihadistes. Comment comprendre que le Cameroun, l’un des partenaires majeurs de la France en Afrique subsaharienne dans les domaines de défense et sécurité, ne fasse pas partie de ce dispositif – de surcroît une opportunité de défense à moindre coût ? Toutefois, la présence des troupes tchadiennes dans le septentrion depuis le 16 janvier 2014, l’envoi d’un émissaire à Niamey pour y rencontrer le président Issoufou, augurent l’extension du dispositif au Cameroun. Il s’agit alors d’une démarche pragmatique. Encore faut-il que Paris et Yaoundé s’accordent sur la contrepartie de ce parapluie de protection.

I…Initiatives de sécurité commune : un idéal lointain

L’espace compris entre le Bassin du Lac Tchad et le Bassin du fleuve du Niger est la base de Boko Haram et d’Ansaru. Le Nigeria, le Cameroun, le Benin, le Niger, et le Tchad sont interpellés. Il faut développer une riposte interrégionale. Le 17 mai 2014, le mini-sommet africain consacré à la sécurité au Nigeria (sommet de Paris) avait prescrit un plan d’action globale. Entre autres mesures arrêtées, l’option des patrouilles mixtes, la mise en place des systèmes de partage d’informations sur les trafics d’armes, et des mécanismes de surveillance des frontières, ou la création d’une cellule de fusion du renseignement. Le 12 juin 2014, à Londres, s’était tenu la Réunion de suivi au niveau ministériel pour faire le point sur le Plan global de Paris. À cette occasion, le Cameroun avait déjà déployé 3000 hommes dans sa région de l’extrême nord. En somme, le résultat est apparu mitigé. On a relevé une faible circulation de renseignements entre le Nigeria et ses voisins.

Et que dire du Niger et du Tchad ? Les deux États ont sous-traité leur mission de défense et de sécurité à la France. Couverts par le dispositif Barkhane, ils ne montrent aucun empressement à la mise en œuvre d’initiatives communes. Et ce, malgré la volonté politique affirmée à Niamey (22-23 juillet 2014) dans le cadre de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), avec pour but d’instituer une force multinationale basée à Baga. La préoccupation des deux États est la sécurisation de leur septentrion respectif – frontalier à la Libye, où les renseignements humains et technologiques font état de la présence de Mokhtar Belmoktar – chef d’Al – Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), et d’Iyad Ag Ghali – leader d’Ansar Eddine. Ce qui constitue une réelle menace à la paix. Ce faisant, la base avancée de Madama (Nord du Niger, et dans le cadre de Barkhane) installée par la France en décembre 2014 est un début de solution. Dès lors, pourquoi souscrire à d’autres engagements alors que Barkhane procure la paix à moindre coût ?

Le Cameroun et le Nigeria peuvent être les nations-cadres dans l’optique d’une action de la CBLT. Mais, il y a des divergences de vue entre le président Biya et son homologue Jonathan Goodluck. Depuis le sommet de Paris en mai 2014, on a observé aucune rencontre entre les deux hommes – une démarche bénéfique aux djihadistes. Les mécanismes de veille stratégique institués à l’échelle de la CEEAC (Copax-Marac, CDS, Fomac), la CEDEAO (Ecomog – Ecobrig), ou de l’UA, pourraient jouer un rôle de premier plan (en matière d’alerte, de renseignement, voire d’intervention), mais ils s’illustrent, eux aussi, par l’attentisme – dépourvus de moyens autonomes pour des actions.

II. Perspectives sur le théâtre des opérations

Des attaques répétitives en territoire camerounais en décembre 2014, puis en janvier 2015 (Maba et Maki); celles des 6 et 8 janvier 2015 au Nord-Est du Nigeria (soit 2000 morts et 20000 réfugiés selon les chiffres de l’ONG Amnesty International), témoignent la montée en puissance du mouvement djihadiste. Elles illustrent également un changement d’échelle. Doté de moyens conséquents, issus des contributions volontaires des politiques, du racket, du pillage des banques en 2012, de rançons, etc., le conflit mené par le mouvement s’inscrit désormais dans un registre conventionnel. Les assaillants mènent des attaques à l’arme lourde, se déplaçant en blindés. En outre, le mouvement a fait allégeance à l’État Islamique (DAESH). On peut redouter dans les prochains jours des actes de décapitation par des mises en scène bien orchestrées. Le but étant de dissuader les populations de collaborer avec les forces gouvernementales (BIR), notamment par l’octroi du renseignement. En perspective, il s’ouvre une période marquée par la guerre d’usure, dont l’objectif est d’atteindre le moral des forces étatiques

Faut-il le relever, la montée en puissance de Boko Haram en territoire camerounais a commencé avec la mise en place de l’Opération Barkhane en janvier 2014. En visite au Niger en décembre 2014, M. Yves Le Drian, ministre français de la défense, a promis l’acquisition d’un nouveau drone REAPER afin d’accroître l’efficacité du dispositif. En fait, cette montée en puissance du dispositif français induit un accroissement des défis sécuritaires des États non parties, dont le Cameroun et le Nigeria. Depuis janvier 2014, Boko Haram a subi des coups, des pertes, et est déstabilisé dans ses certitudes. Il lui faut donc des territoires. Avec Barkhane, les territoires nigérien (jadis espace de replis stratégique, d’entrainements des combattants, et de stockage d’armes) et tchadien (couloir de transit pour l’achat d’armements en Libye et au Soudan) sont presque sanctuarisés. D’où des attaques dans le Borno et à Yobé, et l’ouverture d’un front au Cameroun. L’objectif est de se reconstruire un espace vital (lieu de repli stratégique, couloir de ravitaillement en armes et munitions, rapt de troupeaux, territoire de recrutement, etc.).

III…Contenir les violences : le devoir du pragmatisme

Boko Haram revendique une démarche politique. Il s’agit d’œuvrer pour l’avènement d’une autre forme de société. Dès lors, pour le gouvernement, il faut une intelligence de situation. Ce faisant, les modalités de lutte doivent s’inscrire dans le court, moyen, et long terme.

Des analyses pertinentes mettent l’accent sur la nécessité d’une véritable politique sociale en direction du septentrion. Il s’agit d’une démarche d’urgence au regard de la pauvreté ambiante. Les politiques publiques non adaptées constituent un terreau favorable aux fondamentalismes. Le chômage endémique, l’oisiveté des populations jeunes, entre autres maux, facilitent les recrutements dans les rangs djihadistes. Les politiques adaptées à l’environnement, et une répartition équitable des ressources nationales, seraient un début de solution à l’évolution des menaces. Ensuite, il faudrait s’atteler à résoudre le problème de double allégeance citoyenne. Lorsque le citoyen fait d’abord allégeance à l’autorité traditionnelle, avant de reconnaître le sous-préfet ou le gendarme, représentants de l’Etat – l’accomplissement des missions régaliennes est rendu difficile. Si de toute évidence, la lutte efficace contre les terrorismes implique la mobilisation de tous les acteurs en société (défense populaire) ; il ne fait l’objet d’aucun doute que l’initiative de l’action revient à l’État. Les individus, les groupes, les institutions doivent concourir à l’efficacité de l’action globale en apportant, par exemple, à l’État, le renseignement dont il a besoin. La rétention des informations, la volonté affirmée de les apprécier, la protection des acteurs du crime, la surenchère, ne peuvent être que des obstacles à l’action de l’État – ce dont sont coupables des autorités traditionnelles du septentrion. Jugées archaïques voire incompatibles avec la démocratie, et parfois coupables de compromission avec le régime, des chefferies traditionnelles (gardiennes de la tradition) portent un coup à l’action de l’État contre les terrorismes.

La solution militaire

L’armée, à ce jour, matérialise la présence de l’État. Elle n’a concédé aucun centimètre du territoire camerounais. Ce qui dénote la détermination à défendre la souveraineté nationale. Face à l’urgence de situation, le Cameroun est progressivement monté en puissance. Aujourd’hui, quelque 6000 hommes sont présents sur le théâtre, pour l’essentiel des forces d’élite. On peut évoquer, à ce jour, un déséquilibre dans la défense du territoire, dès lors que l’essentiel des forces opérationnelles se trouve affecté dans une seule région (l’Extrême-Nord). Qu’adviendrait-il en cas d’ouverture d’autres fronts actifs ? Dans la perspective de la guerre d’usure qui se dessine, les forces tiendraient-elles le coup ? Le trésor public assurera-t-il la dépense sans opérer des choix difficiles et/ou sacrifier d’autres secteurs d’intervention de l’État ? Somme toute, en matière de défense et de sécurité, le pragmatisme doit prévaloir. La meilleure défense reste la prévention, à travers des mesures de surveillance adaptées. Le Tchad, en l’occurrence, dispose d’une armée de combattants, aguerrie, et à même d’assurer des missions de sécurisation de ses frontières.

Mais, N’Djamena a placé son territoire sous parapluie Barkhane. En matière de lutte efficace contre les terrorismes, la haute technologie supplante le déploiement massif des forces. Ce faisant, et à titre de comparaison, pour défendre un espace aussi vaste que l’Europe continentale (presque 10 millions de km2 – c’est-à-dire de la Mauritanie au Soudan, en passant par le Mali, le Burkina-Faso, le Niger, et le Tchad), la France dans le cadre de l’Opération Barkhane, a projeté 3000 hommes, auxquels il faut ajouter quelques bataillons locaux, soit 5500 hommes. Le Cameroun a déployé 6000 soldats pour contenir les violences dans trois départements de l’Extrême-Nord (Mayo-Sava, Mayo-Tsanaga, Logone-et-Chari). En somme, ce qui rend redoutable le dispositif français, c’est la haute technologie utilisée (4 drones, 20 hélicoptères, 5 mirages, etc.). Les espaces couverts sont sous surveillance des drones en temps réel, de jour comme de nuit. Le Centre de commandement des opérations (situé à Lyon –France) scrute tout mouvement suspect sur le terrain, et peut si besoin, donner l’ordre aux unités stationnées à N’Djamena (aviation), ou à Ouagadougou (forces spéciales) pour intervenir. Ce qui rend difficile l’action de Boko Haram au sud du Niger, et au Tchad – sanctuarisant de fait lesdits territoires.

Il est opportun que le gouvernement négocie explicitement l’extension du dispositif Barkhane au Cameroun. Il s’agit de faire preuve de pragmatisme. Il s’agit d’une opportunité de défendre la souveraineté du pays à moindre coût, d’alléger les souffrances des populations, et de contenir la saignée dans les rangs des forces de défense. Une telle démarche trouverait son fondement de l’accord de défense de « nouvelle génération » – signé entre le Cameroun et la France le 21 mai 2009 ; lequel s’oriente, entre autres partenariats, sur l’échange d’informations et des renseignements. Ce faisant, l’arrivée des troupes tchadiennes à Kousséri (région de l’extrême-nord) le 16 janvier 2014, puis l’envoi d’un émissaire à Niamey (Niger) pour y rencontrer le président Mahamadou Issoufou constitueraient un cap dans le processus d’adhésion. En fait, le Tchad et le Niger sont deux nations clés du dispositif français. N’Djamena abrite l’aviation (5 mirages et 20 hélicoptères), alors que la base des drones se trouve à Niamey.

Toutefois, il faudrait au préalable rechercher la communion nationale, et apaiser l’opinion publique qui entretient le discours sur la thèse du complot externe. La France, en l’occurrence, est accusée de soutenir les djihadistes pour renverser le président Biya au pouvoir depuis 1982. Entre septembre et décembre 2014, Christine Robichon, l’ambassadrice de France au Cameroun a publié deux communiqués de presse pour démentir ces informations. La lutte contre les grandes menaces ne peut être efficace que si le gouvernement, les forces politiques, et la société civile dialoguent. Il s’agit de forger un front national pour défendre la souveraineté, la République, et ses valeurs.

Le gouvernement doit efficacement communiquer afin d’éclairer l’opinion sur l’enjeu de sécurité, les choix de gouvernance, l’opportunité de certains partenariats, etc. En fait, à propos de l’extension de Barkhane, les Camerounais redoutent tout déploiement de forces étrangères sur leur territoire. Le stationnement des forces françaises entre décembre 2013 et janvier 2014 à l’aéroport de N’Gaoundéré (région de l’Adamaoua), en transit pour la mise en place du dispositif Barkhane, avait suscité des débats au sein de l’opinion, alors que la démarche s’inscrivait dans le cadre de l’accord de défense du 21 mai 2009.À vrai dire, la présence des troupes françaises sur le sol camerounais fait resurgir les souvenirs d’une guerre de « décolonisation » sanglante dans la mémoire collective. Dans ce chapitre de l’histoire du pays, la France avait mis à contribution les forces de l’Afrique équatoriale française (A.E.F) pour combattre les rébellions de l’Union des populations du Cameroun (U.P.C). Ainsi, pour toute initiative militaire qui verrait la France aux côtés du Cameroun, l’opinion publique est partagée entre suspicions et traumatismes lointains.

Des réserves sur le soutien tchadien

À propos de la présence du bataillon tchadien dans le septentrion, la crainte peut être légitime. Des questionnements de fond restent en suspens. En fait, le Cameroun doit gérer la présence sur son sol de soldats sur lesquels le commandement camerounais n’a pas de réelle autorité. Dirigé par un officier général tchadien, le bataillon prendrait ses instructions de N’Djamena. Or ce qui fait l’efficacité du dispositif mis en place par le Cameroun, c’est la parfaite symbiose observée entre les trois niveaux de l’action militaire. Ainsi, pour certaines actions (mise en œuvre de l’arme aérienne en décembre 2014), le commandement militaire a, au préalable, saisi l’autorité politique, en l’occurrence le chef de l’État (chef suprême des forces armées).

Certes, la présence des forces tchadiennes au Cameroun matérialise les bonnes relations diplomatiques entre les deux États, et l’amitié entre deux peuples. Mais, au préalable, il fallait statuer sur certains points dont les cas d’indiscipline ou d’exactions que ce bataillon commettrait au sein de la population (précédents en RCA – des exactions furent commises contre des populations non-musulmanes). Et même, la présence des soldats tchadiens suscite des questionnements sur les objectifs à atteindre. Quel est l’objectif politique, et militaire assigné à ce bataillon ? Somme toute, bien que la projection du bataillon tchadien soit implicitement le premier acte de l’extension de Barkhane, pour N’Djamena, il s’agit également d’une stratégie politique. Les combats au Nigeria et au Cameroun, déversent aujourd’hui des milliers de réfugiés en territoire tchadien. Le Tchad voudrait donc créer une zone tampon. En projetant ses troupes au Cameroun, N’Djamena voudrait éloigner de ses frontières tous les ennuis pour les confiner en territoire camerounais.

Contrairement au Nigeria, le Cameroun peut être soutenu par les puissances occidentales, dont la France. Aucune puissance militaire ne veut être militairement aux côtés du Nigeria et ce, à cause de ses pratiques militaires (corruption des forces, atteintes aux DH, démotivation des hommes, etc.). Mais, pour bénéficier du parapluie Barkhane, il faudrait bien que Yaoundé accepte la contrepartie, c’est-à-dire la présence des soldats français au Cameroun. Or, au sommet de l’État, l’on redoute une telle éventualité. On peut penser qu’au Burkina-Faso, c’est la présence des forces spéciales de l’Opération Barkhane qui avait dissuadé l’ex-président déchu, Blaise Compaoré, de lancer l’armée contre les manifestants dans la rue en octobre 2014.

 

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