Batchenga : La résidence présidentielle en ruine

Bien que gardée depuis peu par des éléments de la Direction de la sécurité présidentielle, ce pied-à-terre construit en 1970 à proximité des chutes de Nachtigal, et où séjourna l’ancien président français Pompidou, est dans la broussaille.
Vendredi 10 juillet, lieudit « Carrefour de la joie » à Batchenga. 9h. Le reporter de Mutations, qui est de passage dans cette ville du département de la Lékié (Centre), décide de se livrer à une petite activité touristique. Première escale : le bac de Nachtigal, sur le fleuve Sanaga. Environ 12 kilomètres le sépare de la nationale n0 1. La route est en terre battue. Notre chauffeur-guide (un moto-taximan), le nommé Honoré, se montre très accessible et aimable lorsque nous lui demandons s’il peut nous y accompagner. Bien que lui ayant fait savoir que l’endroit nous était inconnu, il ne fera pas de surenchère sur le coût du transport. Un honnête citoyen en somme, comme on en trouve rarement dans son domaine d’activité. « Vous allez payer 1000 Frs, puisque vous êtes seul », lance-t-il. Une quinzaine de minutes après, nous arrivons sur la rive gauche du fleuve. Le bac s’apprête à embarquer pour l’autre rive (Ntui). Ici à Nachtigal, c’est ce vieil engin, qui date de l’époque coloniale, qui continue d’assurer le transport des personnes et des biens de part et d’autre du fleuve Sanaga.

La construction du bac a favorisé le développement d’une activité économique plus ou moins importante à cet endroit, réputé pour la saveur et la qualité particulières de son  poisson d’eau douce. De la manière la plus polie qui soit, notre « ami » Honoré nous fait observer que notre attente lui cause un manque à gagner énorme (on avait passé pratiquement une heure surplace). « Quelle est votre recette journalière ? », lui demande le reporter. Sa réponse : « Ça dépend du trafic ;  il y a des jours où je parviens à gagner 7000 Frs. C’est le plafond ». Nous décidons de le retenir, et de lui remettre 6000 Frs en fin de journée. Il doit nous amener  découvrir la résidence présidentielle de Batchenga. Il n’y trouve aucun inconvénient. Unique difficulté, il n’y a pas de voie d’accès au palais à partir du village où nous nous trouvons. Il faut repasser par Batchenga-ville. Certainement galvanisé par la promesse relative à son paiement à la fin de la journée, le brave Honoré réussit, en une dizaine de minutes, à atteindre le centre urbain, aidé par la bonne qualité de la route nouvellement recouverte de latérite. Il nous explique que la résidence présidentielle est située à une quinzaine de kilomètres de la ville de Batchenga. C’est de manière empirique qu’il fait ses estimations. Mais nous lui faisons confiance.

Sur la nationale n0 1, en allant vers Mbandjock (petite cité industrielle limitrophe entre la Lékié et la Haute-Sanaga), nous atteignons le village Ndi. Notre chauffeur-guide ralentit, question de contrôler s’il n’y a pas de véhicule susceptible de nous percuter puisqu’il faut traverser à gauche pour rejoindre la route en terre battue menant au « palais ». Une fois de l’autre côté, soit à 100 mètres de la route principale, nous effectuons un petit arrêt et descendons de la moto. Nous lui demandons s’il maîtrise bien le coin. Il dit y avoir été à plusieurs reprises, mais que la dernière fois où il s’y est rendu commençait à dater. « Savez-vous qui vit là-bas ? », poursuit le reporter. Cette deuxième question va d’autant plus l’embarrasser qu’il commencera subitement à présenter des signes d’hébètement. Il restera dans cet état de torpeur pendant un peu plus d’une minute. Notre « ami » semble désormais méfiant vis-à-vis de l’individu inconnu à qui il a affaire.  Son changement d’attitude est humainement compréhensible.

Chutes de Nachtigal

Il faut très vite le rassurer, en déclinant notre identité notamment. Convaincu désormais qu’il n’a affaire qu’à un journaliste, il retrouve très vite ses esprits. « J’ai déposé à plusieurs reprises un monsieur musulman à la résidence. Mais, depuis quelque temps, je ne le vois plus en ville. J’ignore s’il y vit toujours », répond-t-il. Nous reprenons ensuite cette route longue d’environ 2 kilomètres, que jonchent des marres d’eau géantes puis, atteignons un passage à niveau à partir duquel la résidence est désormais visible. Nous le traversons et nous pointons devant le portail de l’immense domaine construit à proximité des chutes de Nachtigal. Dans une petite pièce externe à la maison, des voix d’hommes se font entendre. Nous attirons leur attention quant à notre présence en ces lieux par quelques coups de klaxon. Un homme, la trentaine sonnée, sort et s’avance vers nous, la mine nerveuse. « Bonjour, vous cherchez quelqu’un ? », lance-t-il. Notre réponse : « non, nous sommes des touristes. Nous aimerions visiter le palais ». « Vous a-t-on dit que le palais était un site touristique ? », poursuit l’homme en civil, mais dont l’architecture physique du corps laisse entrevoir les traits d’un militaire. Un vrai.

« Coincés » par ses questions qui s’enchaînent, nous déclinons finalement notre identité, notre guide avec. S’en suit alors un échange cordial, mais marqué du sceau de la méfiance de la part de notre interlocuteur. Qui nous refusera l’accès au domaine et la prise de photos. De lui, on apprendra que le gendarme qui naguère « gardait » la résidence a été expulsé il y a peu. Et que la présidence de la République avait repris le contrôle de cette résidence, d’où la présence en ces lieux d’éléments de la Direction de la sécurité présidentielle (pour des raisons évidentes, nous ne saurions donner leur nombre exact). Ceux-ci se relèvent toutes les deux semaines. En effet, cette résidence, bien que dans la broussaille, a toujours été gardée par la gendarmerie. Le dernier élément de ce corps y a été affecté (nous n’avons pas pu avoir son nom) il y a de cela plus de dix ans. Un musulman originaire du Nord, il n’avait pas eu de remplaçant. Plus de cinq ans après son départ officiel à la retraite, il avait continué à habiter la maison, au point d’oublier qu’elle appartenait à l’Etat. Le dernier maître d’hôtel laissé il y a des décennies par Ahidjo a pris sa retraite et s’est retiré dans son village. Le gendarme, lui, s’y est installé avec sa famille et pratiquait l’agriculture aussi bien à l’intérieur du domaine clôturé qu’à l’extérieur.

Georges Pompidou

C’était sa façon à lui de donner du lustre à cette résidence construite en 1970 par Ahmadou Ahidjo. L’ancien président français Georges Pompidou y a passé son plus beau séjour africain, lors de son tout premier voyage sur le continent, qu’il entama par le Cameroun après avoir succédé au général Charles de Gaulle. C’était en février 1971. C’est que, dans sa grande vision, le tout premier chef de l’Etat du Cameroun avait entrepris de construire des palais présidentiels dans l’ensemble des chefs-lieux de provinces et dans certains départements, afin de susciter le développement du tourisme camerounais. Lorsque son ami, à qui tout le monde collait le nom de « Pompidou l’Africain » décide de lui rendre visite, il choisit de le loger dans un environnement purement tropical (l’un des principaux hobbies de Pompidou était la pêche). Il le plonge alors dans ce décor à la fois sauvage et féérique  où seuls des cris d’oiseaux et le bruit émis par les chutes de Nachtigal, à proximité desquelles est construit le palais, venaient bercer  les oreilles de ses illustres visiteurs.

Pour rendre le séjour de son homologue français plus romantique, Ahidjo avait choisi de le faire voyager dans un wagon spécial de la Regifercam, alors qu’il aurait pu y aller en hélicoptère. En effet, la résidence de Batchenga a été construite de telle manière qu’il y avait une gare de fortune à son entrée. Le père de la nation camerounaise passait ses week-ends et parfois même des vacances dans ce pied-à-terre. Paul Biya l’y a même accompagné plusieurs fois, du temps où il était son directeur de cabinet, puis secrétaire général de la présidence. Mais, une fois devenu président de la République, celui-ci n’y a plus jamais posé ses pieds.

Depuis Dakar où il se trouve, le président Ahidjo n’arrête certainement pas de se retourner dans sa tombe à chaque fois qu’on évoque l’état de délabrement dans lequel se trouvent certaines des résidences qu’il a laissées en héritage au Camerounais. Car, bien que sérieusement surveillée depuis peu (certainement que le contexte sécuritaire l’impose), la résidence présidentielle de Batchenga, qui demeure somptueusement équipée, est en ruine. La taille de l’herbe qui y a poussé renseigne assez approximativement peut-être sur la dernière fois où elle a été coupée. Plus grave, la villa construite en dehors de la résidence, où logeaient certains membres de la suite présidentielle, a été envahie par des herbes géantes. L’accès au fleuve Sanaga, qui passe juste en dessous de la résidence à étages, constitue désormais un véritable chemin de croix, du fait du mauvais état de la piste qui y mène.