Ali Bongo, dix années délicates à la tête d’un Gabon nostalgique du tout-pétrole

Ali Bongo Ondimba fête mercredi ses 10 ans à la présidence du Gabon, réoccupant progressivement le devant de la scène un an après un AVC qui l’a éclipsé et fragilisé, apparemment bien déc

Ali Bongo Ondimba fête mercredi ses 10 ans à la présidence du Gabon, réoccupant progressivement le devant de la scène un an après un AVC qui l’a éclipsé et fragilisé, apparemment bien décidé à se maintenir à la tête d’un pays en plein marasme depuis la fin du tout-pétrole.

Il avait succédé à son père Omar Bongo, qui régna 42 ans sans partage jusqu’à sa mort en 2009, sur le petit Etat d’Afrique centrale parmi les plus riches par habitant du continent, grâce à l’or noir.

Dès son élection en 2009, et tout au long de la décennie, « Ali Bongo n’a jamais joui de la légitimité que son père pouvait avoir », analyse Florence Bernault, professeure d’histoire de l’Afrique subsaharienne à Sciences Po Paris. Son image s’est encore dégradée « après sa réélection en 2016 », dont les résultats contestés par l’opposition ont débouché sur une violente crise post-électorale, ajoute-t-elle.

Et son absence du pays des mois durant après un accident vasculaire cérébral (AVC) fin octobre 2018 l’a fragilisé comme jamais.

Des blindés de l’armée gabonaise devant la radio-télé publique à Libreville le 7 janvier 2019 (c) AFP/Archives/Steve JORDAN

Les médias d’Etat ont distillé des apparitions très orchestrées mais quasiment jamais en public d’un homme physiquement amoindri, alimentant la rumeur qu’il était hors-jeu. Durant sa convalescence au Maroc, le pouvoir a vacillé, notamment une matinée de janvier quand une poignée de militaires ont tenté un putsch, sans succès.

Une partie de l’opposition assurait même que le président était décédé et remplacé par un sosie, une autre réclamant devant la justice des examens médicaux pour démontrer qu’il n’était plus en capacité de diriger le pays.

De longs mois durant lesquels « une guerre de clan a fait rage », observe Mme Bernault, et s’est soldé par de nombreux changements au gouvernement comme dans l’appareil sécuritaire. « Il semble que ce soit son directeur de cabinet Brice Laccruche Alihanga qui ait réussi à reprendre les rênes du pouvoir », estime l’historienne.

– « Toujours là » –

Or, depuis son retour il y a deux semaines d’un séjour à Londres, où il a continué sa rééducation, Ali Bongo semble avoir repris l’initiative, manifestement en meilleure forme, esquissant même un pas de danse dans un stade comble de Libreville le 5 octobre, où il a conclu un discours improvisé par cette promesse: « je suis là et je serai toujours là ».

Par la voix du désormais incontournable Brice Laccruche Alihanga, M. Bongo multiplie à nouveau les engagements: grands travaux, lutte contre la corruption, meilleure gouvernance et diversification de l’économie.

Des poids lourds sur la Route nationale 1, à 80 km au nord de Libreville, le 30 novembre 2018 (c) AFP/Archives/STEVE JORDAN

Il y a dix ans, il promettait déjà à son peuple de faire « entrer le Gabon dans la voie de l’émergence », rappelle Mays Mouissi, économiste gabonais, ajoutant: « on en est loin… »

Le Gabon est classé parmi les pays plus riches d’Afrique au regard de ses quelque 2 millions d’habitants, mais il est aussi de ceux où la vie est la plus chère car quasiment tout y est importé. Il manque toujours cruellement de routes, d’hôpitaux, d’écoles ou encore de logements décents, selon M. Mouissi.

« M. Bongo n’a pas su utiliser efficacement la manne pétrolière dont il a bénéficié au début de son premier mandat », avant l’effondrement des cours en 2014, estime l’économiste.

Selon lui, le pays a flambé des décennies durant grâce à ses hydrocarbures et ne s’est toujours pas remis, avec « une décennie perdue, et un taux de chômage des jeunes qui avoisine les 35% ».

– Regain de croissance –

« Depuis dix ans, la structure de l’économie gabonaise s’est profondément modifiée dans le sens d’une diversification », rétorque la présidence de la République, assurant notamment que la « part du pétrole dans le PIB est passée de 29% en 2009 à 20% en 2019 ».

« Il s’agit pour la présidence de continuer et d’accélérer l’action réformatrice engagée avec détermination », toujours selon la présidence, qui mise notamment sur une meilleure « transformation sur place des matières premières » et promet de poursuivre le « travail d’assainissement de l’environnement des affaires et le renforcement de l’attractivité » du pays.

Le FMI, lui aussi, se montre relativement optimiste en prédisant une croissance de 3,4% en 2019 contre 0,8% en 2018. « L’économie se redresse lentement, mais des défis importants restent à surmonter pour générer une croissance plus forte et plus inclusive », lit-on dans son dernier rapport sur le Gabon.

M. Bongo peut aussi compter sur l’aide involontaire d’une opposition fortement divisée, inaudible, dont les appels à contester sa légitimité ou sa capacité à présider sont restés lettres mortes dans la rue.

Dans les bars de Libreville, les discussions sur la santé de M. Bongo ne passionnent plus autant qu’il y a quelques mois. Les clients préfèrent se plaindre des difficultés quotidiennes, comme Gaël Ndong, 33 ans: « Le Gabon est plongé dans le sommeil, c’était mieux avant ».
Par Camille MALPLAT | AFP