Albert Hilaire Anoubon Momo, l’Américain d’origine camerounaise, qui a survécu à la récente catastrophe au Nepal, se confie

Albert Hilaire Anoubon Momo, d’origine camerounaise, Directeur des programmes à l’agence de développement américaine, USAID à Washington DC.

En avril 2015, le Népal a été frappé par une catastrophe sans précédent. Par deux fois, la terre a tremblé, causant près de dix mille morts. Le premier séisme est survenu au moment où vous étiez personnellement sur place au Népal. Qu’est ce qui s est passé ce jour-là ?

C’était le Samedi 25 Avril, nous étions aux termes d’un séjour d’une semaine dans le pays et nous apprêtions à le quitter en début de soirée. Aux alentours de midi, alors que nous étions en route pour visiter un temple bouddhiste dans la banlieue de Katmandou, la terre s’est mise à bouger. Nous étions dans la voiture, la première chose qui m’a frappé ce sont les cris d’une foule qui courrait dans tous les sens ainsi que les aboiements des chiens, j’avais l’impression que des gens essayaient de renverser notre voiture, ce n’est que quelques secondes plus tard que ma collègue qui se trouvait dans la voiture avec moi a crié “earthquake!!!”, nous sommes donc immédiatement sortis de la voiture comme c’est recommandé et avons couru comme la foule pour nous éloigner des bâtiments. Cette secousse a duré une minute environ mais semblait interminable, de plus courir alors que la terre est en train de bouger dans tous les sens est une sensation indescriptible. Dans la toute première heure qui a suivi, il y a eu une bonne dizaine de répliques aussi intenses les unes que les autres mais en général bien moins que la toute première secousse.


Comment vous avez vécu cela et comment vous avez échappé au drame ?

De prime abord, il faut dire que le phénomène était difficile à vivre. Se trouver dans un pays étranger quand une telle catastrophe survient rend les choses plus compliquées car on n’a pas beaucoup de repères. Je peux dire que ma survie je la dois d’abord à la chance. La zone où se trouve le monastère que j’allais visiter a été assez endommagée, c’est dire que à quelques minutes près j’aurais pu me trouver dans une zone bien plus affectée que celle où j’étais quand le drame est survenu. D’autre part, le centre historique de Katmandou est une destination de choix quand on a un creux dans son programme comme c’était mon cas. Heureusement je n’étais pas à mon premier voyage dans la ville et j’avais déjà par le passé eu à visiter ces lieux qui ont aussi été très endommagés. Je dois aussi relever la gestion des urgences par l’ambassade des USA. Nous étions en voyage officiel au Népal et il est du rôle de l’ambassade de s’assurer de notre sécurité. Moins de cinq minutes après la première secousse, alors que les communications téléphoniques étaient très perturbées, notre chauffeur a été contacté par radio pour s’enquérir de notre situation. Pendant les heures qui ont suivi, nous étions en contact permanent avec l’ambassade. En fin de journée, puisque les répliques étaient toujours nombreuses et parfois intenses, il a été décidé que tout le personnel de l’ambassade, leurs familles et tous ceux qui étaient en voyage officiel devaient être amenés à l’ambassade dont les bâtiments sont conçus pour résister à des séismes de forte amplitude. C’est donc à l’ambassade que j’ai terminé mon séjour et participé aux premières opérations de secours.
Vous avez participé aux premières opérations de secours. On imagine que ça pas été du tout évident !

En effet, en raison des nombreuses répliques qui ont suivi la première secousse, la mise en place des secours fut laborieuse. Et comme c’est très souvent le cas dans les pays en développement la coordination des interventions fut assez difficile. Le pays ne compte qu’un seul aéroport international disposant d’une seule piste d’atterrissage. De plus en raison des nombreuses secousses, il fallait aussi s’assurer régulièrement  que ladite piste était en état de recevoir des avions. Il était donc de temps en temps fermé et tout le temps utilisé largement au-delà de sa capacité maximale.

Il faut signaler que par coïncidence des contingents de l’armée américaine spécialistes des secours se trouvaient dans le pays lors du premier tremblement de terre pour des formations de secours en montagne. Ils se sont donc immédiatement déployés sur le terrain à la recherche des victimes en compagnie de leurs collègues du Népal et avant l’arrivée dans les jours qui ont suivi d’équipes de Chine, Inde, USA, et France pour citer ceux que j’ai vus.

Pour ma part, ma contribution fut notamment de m’assurer que la NASA et les opérateurs privés de satellites d’observation de la terre qui mettent leurs ressources à contribution lors de tels évènements aient des données notamment cartographiques fiables pour organiser leurs collectes d’images et d’autres paramètres comme la pluviométrie prévisionnelle, les risques d’érosion, de glissements de terrains, etc. dont on a besoin en pareilles circonstances. Nous avions la chance qu’à l’ambassade notre connexion Internet était relativement acceptable alors que partout ailleurs il était très difficile ne serait-ce que d’accéder à ses emails. Cela nous a permis de générer les premières cartes “avant” et “après” sur la base des images satellites que nous pouvions télécharger ainsi que de créer des cartes spécifiques pour les opérations de secours notamment hors de Katmandou  ou pour les premières études de gestion des risques.

Comment comprendre les séismes à répétition au Népal ? En l’espace d’un mois, on a enregistré dans ce pays, deux secousses avec au bout des comptes des milliers de morts.

Les séismes sont une catastrophe naturelle due à la tectonique des plaques de l’écorce terrestre. Tous les pays sont peu ou prou susceptibles d’en être victimes. Certains malheureusement sont plus à risque que d’autres. Le Népal, du fait de sa localisation géographique sur la faille qui se trouve entre le sous-continent indien et le reste de l’Eurasie est sujet à de nombreux tremblements de terre d’intensités variables. Ces dernières semaines, l’activité sismique dans le pays a été particulièrement intense avec plusieurs dizaines de secousses de plus de 4 sur l’échelle de Richter dont 2 très importantes. Il faut tout de même relever que le pays s’attendait à un séisme de forte intensité car de nombreuses études faisaient état de la forte probabilité d’une telle occurrence tous les soixante-quinze ans. Comme la dernière secousse de cette nature datait de quatre-vingt ans, tous les indicateurs étaient au rouge.

Albert Hilaire Anoubon Momo
Photo: (c) A. H. A. M.

On parle de près de dix mille morts et des disparus. Dans ces conditions, est-il possible d’identifier les étrangers ? Savoir par exemple si parmi les victimes retrouvées, il y avait les africains, notamment les Camerounais…

La très grande majorité des victimes est népalaise. L’identification des victimes se fait très rapidement, les enterrements ayant lieu très vite dans la culture du pays. Les quelques victimes étrangères recensées se trouvaient soit au centre historique de Katmandou soit en randonnée dans les montagnes, notamment du côté du Mont Everest. Celles-ci ont aussi été très vite identifiées et je peux dire qu’aucun Camerounais n’en faisait partie. J’ai tout de même eu le plaisir de retrouver un Camerounais qui se trouvait dans le même hôtel que moi. Il est sain et sauf et je sais qu’il a pu regagner son domicile.
Est-ce que les séismes sont une affaire des pays d’Asie où ils sont régulièrement enregistrés. Ils sont aussi à craindre en Afrique ?

Comme je le disais tantôt, aucune région n’est véritablement à l’abris de séismes, mais certaines présentent des risques plus élevés que d’autres. C’est justement le cas de certains pays asiatiques, d’Amérique Latine et des états de la côte Ouest des USA. Toutefois, l’Afrique a connu son lot de séismes, pour ne prendre que les vingt dernières années des pays comme l’Algérie, l’Egypte ou l’Afrique du Sud ont connu des seimes d’amplitudes assez élevés. L’organisme fédéral américain, USGS, recense en temps réel les tremblements de terre qui surviennent à tout endroit du globe et mets à jour l’information sur un website dédié. De nombreux tremblements de terre ont lieu chaque jour ici et là mais plus souvent en pleine mer ce qui explique que l’on n’en fasse pas beaucoup écho sauf quand cela engendre un Tsunami.  J’aimerais tout de même signaler que les séismes sont juste un type de catastrophes et que d’autres catastrophes affectent l’Afrique profondément telles que les inondations, les sècheresses ou les glissements de terrain. Malheureusement du fait des changements climatiques, ces types de catastrophe seront de plus en plus fréquents. Heureusement, il s’agit aussi de catastrophes pour lesquels la science est assez bien outillée pour la prévention. Nous mettons justement à la disposition de nombreux pays des technologies géospatiales et l’expertise nécessaires pour faire face à ce type de situation.


Sur la base de vos connaissances et vos expériences, quelles sont les voies et moyens pour prévenir et gérer pareilles catastrophes ?

Je vais aborder la question sous un angle géospatial tout en intégrant aussi  d’autres facteurs qui doivent être pris en considération. Il y a trois choses très importantes dans la prévention des catastrophes à l’échelle d’un pays, d’abord la technologie et les données existent et sont disponibles pour permettre à chaque pays d’établir une carte de hasards. Cette carte qui représente les différentes probabilités qu’une catastrophe (séisme, inondation, sècheresse, éruption volcanique, glissement de terrains, etc.) ait lieu  est établie en combinant les données satellitaires pertinentes et les paramètres physiques des différentes zones qui constituent le pays en question.

Ensuite il faut établir la carte des vulnérabilités du pays pour laquelle la technique est bien connue et les données très souvent disponibles. Celle-ci est la représentation cartographique de facteurs socio-économiques telles que les populations, les densités de population, les infrastructures, etc. Cette carte permet de se faire une idée de la vulnérabilité des populations de chaque zone à une catastrophe donnée.

La combinaison de la carte des hasards et de la carte des vulnérabilités permet d’établir la carte des risques du pays. Cette carte est l’élément clé de toute politique de prévention des catastrophes. Elle permet de simuler différents scenarii de catastrophes pour en prédire les effets, ce qui permet de prendre des mesures préventives qui peuvent être une règlementation sur les paramètres sismiques à prendre en compte dans la construction, l’interdiction de bâtir sur des zones inondables, la création de corridors d’évacuation ou de centres de regroupement des populations. Il est même possible de faire des études plus poussées encore de type « Analytics ».

Pour le cas de Katmandou, depuis deux ans, nous aidions une organisation locale dénommée « Kathmandu Living Labs » à utiliser le « crowd mapping » et « Open Street Map » pour créer une carte des infrastructures de la ville qui s’est avérée très utile lors des tremblements de terre. Les zones de regroupement des populations étaient bien identifiées et répertoriées, les milliers de personnes participant à ce projet pouvaient mettre à jour régulièrement les informations sur les bâtiments affectés par les séismes, facilitant ainsi la tâche des équipes de secours. Grace à des initiatives comme celle-ci, il y a eu beaucoup moins de décès lors de ce sinistre que ce que la plupart des études anticipaient.
Un dernier mot ?

Merci de m’avoir donné l’opportunité de partager cette rude expérience avec vos lecteurs.