ALAIN FOGUE: L’objectif des américains n’est pas de lutter contre Boko Haram

Ce spécialiste des questions de défense et professeur de relations internationales et stratégiques à l’université de Yaoundé II (Soa) vient de publier aux éditions Harmattan Cameroun «Géostratégie américaine en Afrique (1993?2014)».

Il lève un pan de voile sur les enjeux du déploiement annoncé de 300 soldats américains au Cameroun dans le cadre de la guerre contre Boko Haram.

Le Cameroun et les Etats unis ont signé,un accord en fin de semaine dernière, pour encadrer leur coopération dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Pourquoi cette précaution alors que les deux pays coopèrent déjà sur le plan militaire ?
Cela était nécessaire parce que jusqu’ici, l’accord de défense qui liait les deux pays est un accord spécifique portant sur l’entrainement des forces camerounaises et des forces des pays du Golfe de Guinée à la sécurisation de leurs côtes. Ces côtes intéressent les Américains parce que c’est l’autoroute du pétrole entre le Moyen?Orient et les Etats unis. Une partie de la sécurité des Etats unis se jouent par conséquent à partir du Golfe de Guinée. Mais les accords de

coopération n’ont de pertinence et de sens que s’ils viennent s’inscrire dans une stratégie nationale globale pensée et élaborée. En dehors de ce cadre, l’accord de coopération n’est finalement que la réponse un peu facile de l’Etat du Cameroun aux demandes de ses partenaires qui sollicitent une coopération avec lui dans le cadre d’une réflexion globale sur leur sécurité à eux.

Au niveau du Golfe de Guinée l’intérêt des Américains, à vous en croire, était de sécuriser «l’autoroute du pétrole . A quoi devons-nous leur engagement dans la lutte contre Boko Haram ?
Le déploiement de 300 militaires américains s’inscrit dans la matérialisation de l’idée qui avait présidé à la mise sur pied dès 2007 d’Africom. Africom est une structure militaire principalement chargée du renseignement américain en Afrique. Africom n’a pas vocation à monter des armées pour faire des guerres. L’objectif principal des 300 militaires américains à déployer au Cameroun n’est donc pas de lutter contre Boko Haram, à proprement parler, mais de tirer le maximum d’informations sur Boko Haram afin de prévenir par anticipation l’action de Boko Haram sur les intérêts américains et notamment sur le territoire américain.

Pour vous, les Américains seraient donc là notamment pour empêcher que ce qui s’est passé le 11 septembre 2001 se répète…
En effet. Il ne faut pas perdre de vu que Al?Qaïda s’est structuré en Afrique avant d’aller frapper le territoire américain. C’est à partir du Soudan que Osama Ben Laden a structuré sa force. Quand il en a été chassé, il est allé en Somalie. C’est à partir de ce pays qu’il a monté un camp d’entrainement de 6 000 éléments. Et dès que ses forces ont été prêtes, elles ont testé leurs capacités opérationnelles en frappant l’ambassade américaine au Kenya en 1998. Ce n’est qu’après que Al?Qaïda s’est projeté aux Etats unis avec le 11 septembre (2001 NDLR). Donc les Etats unis ont intérêt à être près de l’action non pas parce que leur objectif c’est de combattre Boko Haram en lieu et place du Cameroun mais par ce que étant près du terrain, ils recueillent le maximum d’éléments au plan tactique au plan opérationnel sur Boko Haram dans la perspective de se prémunir.  Le fief de Boko Haram c’est le Nigéria.

L’organisation terroriste sévit dans la quasi totalité des pays du Bassin du Lac Tchad. Pourquoi précisément le Cameroun ?
Les Etats unis sont présents dans tous ces pays. Le désaccord avec le Nigéria porte sur le matériel. L’arrivée de Muhammadu Buhari n’a pas encore permis de clarifier les exactions qui sont mises sur le compte de l’armée nigériane. Par conséquent, les Etats unis ne sont pas tout à fait prêt à assumer le poids politique d’avoir soutenu une armée qui utilise finalement l’armement contre sa population (Selon la loi «Leahy» de 1997, l?administration américaine n’est pas en mesure d’aider militairement un pays accusé de violations des droits de l?Homme, NDLR). La différence entre le matériel militaire et la présence pour le renseignement est énorme. Les Américains ne fournissent pas à proprement parlé du matériel militaire à l’armée camerounaise. 237online.com Je veux bien que le colonel Fouda (directeur des matériels interarmées NDLR) explique au détail près quel est le niveau de blindage de six véhicules qu’on a donné à l’Etat du Cameroun. Mais ce n’est pas avec les six véhicules blindés que l’armée camerounaise peut fondamentalement réorganiser son approche tactique dans le combat contre Boko Haram.

Mais on parle aussi de l’acquisition de drone auprès d’une entreprise américaine…
Vous êtes?vous posés la question de savoir qu’est?ce que l’apport de la Russie, de la Chine, de la Turquie… a changé de manière décisive dans la lutte contre Boko Haram ? Le Cameroun est comme un petit enfant qui pleurniche et chaque fois on lui donne un jouet, il arrête de pleurer mais se rend bien compte que son problème n’est pas réglé. On nous parle de multiples accords, d’achat de matériel… Mais au final, ce déploiement, je dirais anarchique dans l’acquisition du matériel et dans la signature des accords est l’expression de l’absence d’une politique nationale de défense. On fait des emplettes sur un marché sans vraiment que nous nous soyons assis pour réfléchir sur qu’est?ce que nous voulons faire de notre défense.

Mais bien que les Américains se déploient pour leurs intérêts, le Cameroun ne peut-il pas en profiter?
Si mais ce n’est pas le but recherché par les Etats unis. Le but recherché encore une fois est une meilleure compréhension pour leurs intérêts de ce que sait que Boko Haram. Maintenant si dans cet objectif géo?militaire américain nous arrivons à nous créer un espace tant mieux pour nous.

Finalement, que doit-on faire d’après vous pour venir à bout de Boko Haram ?
Pour venir à bout de Boko, il me semble que le Cameroun doit continuer à défendre son territoire parce que là maintenant il faut parer à l’urgence. Mais le Cameroun ne fera pas l’économie d’une réflexion sur la définition d’une politique de défense. Parce que jusqu’à présent elle n’en a pas une. Loi de 67 qui esquisse la politique de défense ne constitue pas une réelle politique de défense. Mais en attendant, que le calme revienne pour statuer sur cette question, il faut simplement à mon sens essayez d’apporter tout le soutien nécessaire notamment logistique qu’il faut aux soldats camerounais pour se battre.