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Aimé Raoul Sumo Tayo « même avec Buhari, le Nigeria reste un enjeu structurel de défense pour le Cameroun »

Aimé Raoul Sumo Tayo « même avec Buhari, le Nigeria reste un enjeu structurel de défense pour le Cameroun »

Le chercheur en questions de défense et de sécurité parle de l’investiture du nouveau président nigérian et des perspectives dans la lutte contre Boko Haram.

Que vous inspire la cérémonie de prestation qui se tient ce jour ?
La prestation de serment du président élu de la République fédérale du Nigeria marque le début d’une nouvelle ère dans les relations entre le Nigeria et le Cameroun. Sur les réseaux sociaux, dans les journaux et des discussions informelles, il ressort que pour le Camerounais moyen, le président Buhari est une alternative viable et fiable pour le Cameroun, surtout que son  prédécesseur, le président Goodluck Jonathan,  s’est tardivement  illustré dans sa volonté de venir à bout de la secte islamiste.  Pourtant, je suis, pour ma part, d’avis que si l’ex-président nigérian fut un mauvais chef d’Etat au Nigeria, il fut un partenaire commode pour le Cameroun. Je n’ai pas envie d’aller très vite en besogne. Comme tout le monde, j’attends le discours de politique générale du nouveau président. Buhari a cependant, durant la campagne électorale, eu des propos contradictoires sur la mutualisation des forces dans la lutte contre Boko Haram en territoire nigérian.

Quels sont les enjeux majeurs de la coopération Cameroun-Nigeria à l’orée de l’ère Buhari ?
Il y’a au premier rang les menaces nouvelles qui affectent les deux pays, à savoir, la piraterie maritime et Boko Haram. La mondialisation, en créant de nouvelles interdépendances, vecteurs de nouvelles menaces, a rendu inopératoire le concept d’intérieur et d’extérieur et créé un nouveau paradigme, celui de la menace. Ces  figures de la postmodernité constituent un souci commun aux deux Etats.

Le sort de la forte colonie nigériane au Cameroun est un autre enjeu de coopération entre les deux pays. A l’occasion de toutes les rencontres bilatérales entre les deux pays, les officiels nigérians insistent sur la garantie de protection des populations nigérianes de la péninsule de Bakassi. le Nigeria ne manquera pas de plaider, une fois de plus, en faveur de la réduction des frais du titre de séjour pour les nigérians qui avaient été réévalués en 1994 pour coûter 276 750FCFA., ou l’octroi du statut de « citoyens associés » pour ses compatriotes qui vivaient au Cameroun avant 1960. Bien entendu, les deux chefs d’Etat ne manqueront pas d’évoquer les questions économiques et les questions internationales.

Quelles attentes  sur le plan politico-diplomatique?
Les relations entre le Cameroun et le Nigeria ont longtemps été conflictuelles du fait des désaccords sur le tracé de leur frontière commune. Cette page sombre a été tournée avec l’Arrêt de la Cij [Cour internationale de justice] et sa mise en œuvre par l’Accord de Greentree. La confiance est aujourd’hui établie entre les parties et l’amélioration de la gouvernance dans les deux pays milite en faveur d’une normalisation croissante de leurs relations. Le nouveau président Nigeria devrait continuer, avec son homologue camerounais, à construire la confiance entre les deux Etats, à sortir les relations entre leurs deux ays des contingences historiques qui les ont longtemps plombé. De ce point de vue, je suis un peu déçu de ce que le président élu ne soit pas venu à Yaoundé comme ses prédécesseurs. Bien entendu, j’aurais bien aimé que le président Biya se rende à Abuja pour la prestation de serment de son nouvel homologue [le président de la République sera représenté à Abuja par le vice-Premier ministre en charge des relations avec les Assemblées, Amadou Ali, ndlr].

Mais l’objet de mes craintes est la possibilité d’une détérioration des relations entre le Cameroun et le Nigeria avec l’avènement de Buhari. Si, dans la lutte contre Boko Haram, l’on crédite le président élu du Nigeria de son passé de militaire, je m’appuie également sur son histoire personnelle et je crains qu’il ne fasse pas un bon interlocuteur pour le Cameroun. Il ne faut pas oublier que le général Buhari, alors ministre du pétrole sous la junte du général Murtala Muhammed,  faisait partie des dignitaires nigérians qui, immédiatement après la guerre du Biafra et oubliant la contribution du Cameroun à leur victoire, s’étaient mis à revendiquer, avec des menaces parfois, des villages camerounais, notamment la péninsule de Bakassi en déclarant illégal l’accord signé en juin 1975 par le général Yakubu Gowon. N’oublions pas, non plus, qu’il avait mis en place un « Groupe de travail spécial sur le Tchad et le Cameroun » qui fut à l’origine de l’irrédentisme territorial du Nigeria, notamment la dénonciation de l’Accord de Maroua. N’en déplaise à certains, je crains que le général Buhari, au moins pour se démarquer de son prédécesseur, ait une conception extensive, de certaines dispositions de l’Accord de Grentree par lesquelles  le Cameroun a pris des engagements, en de termes parfois larges, et qui sont de nature à constituer un gisement de différends à l’avenir, notamment en ce qui concerne la politique migratoire des populations Nigeria.

Même si la confiance est aujourd’hui établie entre les parties, le Cameroun se doit d’être vigilant car le Nigeria cherchera toujours un palliatif au trop plein de sa population. Or pour le fondateur de la pensée stratégique contemporaine Clausewitz, la guerre étant la poursuite de la politique par d’autres moyens, il n’est pas exclu que Buhari essaie de gérer autrement la question du trop-plein de sa population. La présence de nombreuses ressources à la frontière commune aux deux pays est de nature à créer des conflits entre eux.

Il est donc indispensable que les autorités civiles et militaires camerounaises adoptent une planification stratégique fondée sur une grille de scénarios et élaborent un plan directeur des relations avec le Nigeria fiable et dynamique de l’avenir. En tout cas, nous autres avons commencé à le faire au Centre d’Etudes Stratégiques et des Innovations.

N’êtes-vous pas trop pessimiste ?
Le centre auquel j’appartiens s’intéresse plus aux variantes les plus pessimistes de l’évolution de notre environnement sécuritaire. Notre cellule de réflexion stratégique  se propose de doter nos forces d’une culture intégrée et d’une ressource de planification stratégique améliorée. L’analyse que nous faisons de notre environnement et la prospective visent à éviter la surprise stratégique.

Ceci dit, le 26 février dernier, dans son discours au Chatham House à Londres, le général disait avoir changé : « Je ne peux pas changer le passé. Mais je peux changer le présent et le futur ». Enfin ! Je voudrais être le seul à m’être trompé sur le nouveau président nigérian. J’ai envie d’espérer que le président Buhari consolidera la coopération militaire engagée par son prédécesseur. Il y’a eu de grandes avancées dans les échanges militaires entre les deux pays ces dernières années avec, sur le plan stratégique, par exemple, l’admission, chaque année, d’un officier Cameroun à la National Defense War College d’Abuja et, en retour, l’accueil d’un officier nigérian à l’Ecole supérieure de guerre de Simbock. Sur le plan tactique, chaque année, le Nigeria met à la disposition du Cameroun deux places pour le Senior Staff Course au Nigeria.

En matière de lutte contre Boko Haram, les attentes placées en Buhari, côté camerounais, sont-elles légitimes ?

La présence d’une armée faible, sans moral et sans engagement à la frontière Ouest est un enjeu structurel de défense supplémentaire pour le Cameroun. Il est évident que le pays voudrait bien avoir à ses portes un Etat fort, avec un système politique et militaire fort et qui s’appuie sur le respect des principes fondamentaux des droits de l’Homme et la démocratie.

Le Cameroun est en droit d’attendre plus d’engagement dans la lutte contre les menaces nouvelles, notamment la piraterie, l’intégrisme religieux, le trafic d’armes, le trafic de stupéfiants et la contrebande. Le retour de la paix au Nigeria permettra au Cameroun de consacrer ses forces vives et ses moyens à son développement.

Sur le plan stratégique, le Cameroun est en droit d’attendre que le président Buhari, qui a été lui-même la cible d’une attaque terroriste à  Kaduna en juillet 2014, réalise sa promesse de campagne de venir à bout de Boko Haram en un mois. Il a également promis leur donner le soutien et les moyens nécessaires et les équipements modernes et adéquats pour éradiquer les menaces dont sont porteurs les adeptes de Boko Haram. Il a également promis améliorer le bien-être des soldats et mettre un accent sur la collecte et la diffusion du renseignement. Le nouveau président a également promis des contrôles accrus aux frontières pour étrangler les sources de financement et de ravitaillement de Boko Haram. Mais, plus important, le président Buhari a promis implémenter un plan de développement intégrant la promotion des infrastructures de développement, la création des emplois par le développement de l’agriculture et de l’industrie dans les zones affectées. J’attends donc  juger le maçon au pied du mur. Il a promis doper le moral des troupes nigérianes.

Le nouveau président devra mettre en application des résolutions du sommet de Paris, accepter la mutualisation des forces face aux menaces communes et encourager  l’échange de renseignement au niveau tactique.  Le président Buhari devra travailler à ce que son pays cesse d’être la base des mouvements porteurs de menaces nouvelles et dont les activités affectent les pays voisins. Je pense ainsi à la piraterie maritime et à l’intégrisme religieux.

Quelles peuvent être les contraintes de cette lutte ?
Au-delà de ces attentes, je suis d’avis qu’il est très peu probable que l’approche nigériane dans la lutte contre Boko Haram change, notamment sur le plan multilatéral et bilatéral. Le Nigeria ne semble pas privilégier une action multilatérale en territoire nigérian. Le Cameroun et la communauté internationale sont en droit d’attendre que le Nigeria permette enfin l’engagement d’une force multinationale pour lutter contre Boko Haram. Les faits ne permettent pas de penser que le Nigeria a la capacité de venir, seul, à bout de cette menace.

Si la première puissance économique d’Afrique est également, sur le plan militaire, un mastodonte, au moins en ce qui concerne la taille de son armée et le caractère sophistiqué de ses équipements militaire, les faits tendent à démontrer que le Nigeria n’a pas les ressources humaines pour se battre seul, d’où, d’ailleurs son récent recours aux mercenaires. D’ailleurs, son  l’armée est très critiquée pour son inefficacité dans la lutte contre le groupe islamiste. La corruption, le fossé entre les riches et les pauvres et l’érosion du sentiment patriotique constituent des contraintes pour la lutte contre Boko Haram. Pourtant,  dans le même temps, les adeptes de Boko Haram combattent pour leur idéologie jusqu’au sacrifice suprême. En face, la Joint Task Force s’est, par le passé,  illustrée par la brutalité de ses hommes, la corruption et la collusion de certains de ses cadres avec la secte islamiste.

Les choses seront extrêmement difficiles pour lui car, la direction de Boko Haram a réussi à infiltrer l’appareil de l’Etat nigérian, quelques fois au plus haut niveau. Grâce à ses moyens financiers importants, la secte islamiste a ainsi pu corrompre des hommes politiques et des responsables militaires qui les renseignent sur toutes les initiatives du gouvernement fédéral et du gouvernement local contre elle. La secte islamiste a également infiltré l’armée nigériane dont certaines unités sont soupçonnées de sympathie pour elle. Cette situation fait que très souvent, il est arrivé que des soldats refusent de combattre, fuient devant Boko Haram, notamment par sympathie ou en l’absence de motivation.

De plus, la nature même de la menace me conduit à relativiser le rôle du nouveau président nigérian car, au Cameroun, les actions de ce groupe ne rentrent pas dans le cadre du terrorisme classique comme c’est le cas au Nigeria, mais constitue une nouvelle modalité du banditisme transfrontalier séculaire aux abords du lac Tchad. Boko Haram, devenue une nébuleuse, une sorte de franchise, de marque déposée, permet ainsi à nos anciens « coupeurs de route » de se recycler et, voire de sous-traiter certaines de leurs actions.

Toutes les factions qui sévissent en camerounaises appartiennent bien à Boko Haram mais disposent d’une certaine autonomie et d’une liberté d’initiative. Les chefs des différentes factions sont nommés par Aboubakar Shekau qui, leur attribue dans le même temps, une zone de responsabilité. Ils  ne subissent cependant pas un contrôle strict de leur hiérarchie. C’’est pourquoi ils commettent régulièrement des actes de banditisme et harcellent les villageois pour collecter biens, argent et nourriture.

Il ne faut cependant pas se leurrer, même avec Buhari, le Nigeria restera un enjeu structurel de défense pour le Cameroun. Nous sommes d’avis, d’ailleurs, que l’arrivée d’un Nordiste au pouvoir au Nigeria va radicaliser les principaux soutiens du président sortant, notamment le Mend, très actif dans l’Etat de Bayelsa dont il est originaire.

 

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