Afrique livre: le roman de Enoh Meyomesse intitulé « journal d’un clandestin africain » disponible en librairies et sur amazon.com

Les douze mois étaient passés. La peine était achevée. Le jour de l’expulsion était arrivé. Abokup avait été conduit menotté à l’aéroport de Roissy dans un fourgon blindé de la prison. Les autorités françaises avaient décidé qu’étant donné qu’il était détenteur de deux passeports dans lesquels il présentait des noms ainsi que des nationalités différentes, il allait être rapatrié dans le pays ayant délivré le passeport le plus ancien. Ce pays étant Kolgememis, c’est vers Ewôndôtown qu’il était expulsé.
Au bureau de la police des frontières de l’aéroport, il trouva une soixantaine de ses compatriotes, menottes aux poignets également, qui étaient expulsés comme lui vers Ewôndôtown. Ils se mirent à causer entre eux.
— Mola, (appellation familière qui peut se traduire par mon pote), je ne pars pas, déclara subitement l’un d’eux.
— Ah bon ! s’étonnèrent tous les autres.
— Oui, je ne pars pas. Qu’est-ce que je m’en vais faire au pays ? Recommencer à manger la misère du matin au soir ? Moi, jamais ! Je dis jamais ! Je ne pars pas.
— Mais, tu ne peux plus rien à présent, lui répondirent-ils.
Il éclata de rire en se secouant les épaules. Lorsqu’il finit, il reprit la parole.
— Moi, « Munyengé man », (fêtard), partir ? Jamais. Jamais, jamais, jamais, nada ! Niet ! comme disent les Russes. Niet ! Je ne pars pas.
Sur ces entrefaites, la police vint, leur demanda de se lever, et de s’avancer, « sans tenter un faux geste », vers la salle d’embarquement. Ils s’exécutèrent tous, tout résignés, à la manière de bêtes en route vers l’abattoir. Le jeune homme se mit à marcher tout souriant devant Abokup, et l’air plutôt confiant. Il ne semblait nullement anxieux comme tous les autres expulsés. Il était même carrément décontracté et véritablement de bonne humeur. Abokup l’observait attentivement, déconcerté par son attitude. En avançant, son regard se posa, à travers la baie vitrée de la salle d’embarquement, sur l’aéronef de la compagnie aérienne de son pays dans lequel il allait très probablement voyager : « Kolgememis Airlines ». Il en fut extrêmement chagriné. Il était véritablement en train de retourner, malgré lui, dans ce pays maudit.
Le groupe de clandestins atteignit l’entrée du tunnel d’accès à l’avion. La police lui demanda de stopper. L’agent qui le conduisait, s’adressa à l’hôtesse de l’air, une dame de nationalité Kolgememis.
— Ce sont les soixante-quatre clandestins expulsés qui doivent embarquer, lui dit-il.
— Très bien, vous avez la liste avec vous ? s’enquit-elle.
— Oui.
— Remettez-la-moi, s’il vous plait.
Le policier la lui tendit. Elle la prit entre ses mains, compta avec son crayon les noms qui y figuraient, puis leva la tête, et se mit à compter des yeux Abokup et ses compagnons d’infortune, alignés derrière le policier.
— C’est bon, déclara-t-elle, vous pouvez les conduire à l’avion.
Elle lui rendit la feuille de papier contenant la liste.
Ce dernier la reprit, se retourna, et fit signe aux expulsés de s’avancer vers le tunnel d’embarquement, lui-même en tête. Ils recommencèrent à marcher tout nonchalamment en le suivant. Lorsqu’Abokup fut près de la dame et toujours derrière l’expulsé jovial, il entendit ce dernier lui murmurer, l’air de rien, en langue nationale : « pardon, soutiens-moi dans ce que je vais faire, ne me lâche pas, ma sœur, je ne pars pas au pays, s’il te plait ». Puis il lui fit un clin d’œil, sourit et passa. Abokup n’y comprit absolument rien. Tout le groupe continua à marcher derrière le policier placé en tête, et pénétra finalement dans le tunnel conduisant à l’aéronef. Arrivé devant la porte de l’avion, il stoppa. Le policier commença à défaire les menottes des poignets des expulsés, afin qu’ils entrent dans l’avion. A cet instant précis, le jeune homme s’écroula subitement au sol. Il commença à vibrer de tout son corps, on aurait dit qu’il fut en pleine crise de paludisme, à s’étirer énergiquement de tous ses membres et dans tous les sens malgré les menottes qu’il portait encore aux poignets, à baver tel un épileptique, tout en poussant des cris terrifiants. Panique générale, et du policier, et des hôtesses de l’air, et des expulsés. Cris d’épouvante. Début de sauve-qui-peut général vers l’avion ou le couloir. Bousculades. Chutes. Piétinement des gens. Au bout d’un moment, le jeune homme se raidit, on aurait dit un cadavre de plusieurs années. Cela dura d’interminables secondes. Puis, son corps se relâcha, et devint tout flasque. Un à un, les gens commencèrent à revenir auprès de lui, tout épouvantés. L’hôtesse à qui il avait chuchoté intervint.
— On ne peut pas l’embarquer. Non, non, non, on ne peut pas l’embarquer.
Tous les regards se déportèrent sur elle. Elle écarta sans ménagement les gens qui entouraient le jeune homme et pénétra à grandes enjambées dans l’avion, se dirigea vers son cockpit. Elle en ressurgit suivie du commandant de bord, un Kolgememis également. Ils vinrent se tenir tous les deux devant le jeune homme inanimé et étalé sur le plancher du tunnel.
Le commandant de bord fixa ses mains sur ses hanches, le visage horrifié.
— Mon commandant, voyez vous-même, il est mort, il ne bouge plus ! dit la dame, en gesticulant tout épouvantée.
Celui-ci poussa un soupir de désolation, puis déclara :
— Je ne peux, conformément à la réglementation, l’embarquer dans cet avion. Soit il est décédé, alors son corps voyage en soute avec les bagages, soit il est malade et se trouve dans le coma, alors il lui faut un médecin accompagnateur. Je ne peux l’embarquer.
Sur ces mots, il tourna les talons et retourna dans l’avion.
Le jeune homme ne fut effectivement pas embarqué. Abokup et les autres expulsés en rirent aux larmes jusqu’à Ewôndôtown.

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