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Actualités politique : Achille MBEMBE: Une centaine de vieillards font la loi au Cameroun

Actualités politique : Achille MBEMBE: Une centaine de vieillards font la loi au Cameroun

Dans cette interview accordée à Jeune Afrique dans son hors-série numéro 35 sur l’état de l’Afrique, l’historien et politologue camerounais sonde l’avenir de l’Afrique face à la résurgence des questions ethniques ou au risque de délitement des Etats.

Dans cette interview accordée à Jeune Afrique dans son hors-série numéro 35 sur l’état de l’Afrique, l’historien et politologue camerounais sonde l’avenir de l’Afrique face à la résurgence des questions ethniques ou au risque de délitement des Etats. Il suggère également des nouvelles manières de vivre ensemble.

Dans votre dernier ouvrage, Critique de la raison nègre, vous sous-entendez que, parallèlement à un processus de balkanisation du monde et développement du racisme, il s’opère une nouvelle mobilisation de l’ethnie en Afrique. Pouvez-vous préciser ?

M. Achille Mbembe : Absolument. Il y a une réactivation de l’ethnie à peu près partout sur le continent. Ici, le référent ethnique occupe la place que la race tient dans d’autres formations économiques, notamment en Europe et aux Etats-Unis et dans une certaine mesure en Amérique latine. La résurgence de l’ethnie et le culte de l’autochtonie accentuent la fragilité de ces constructions tout à fait artificielles que sont les Etats africains, à un moment où l’Afrique devient la destination de nouvelles diasporas. D’après les estimations, on comptera bientôt plus de 1 million de Chinois sur tout le continent. De nombreux Portugais s’installent en Angola et au Mozambique.

En accueillant ces populations, l’Afrique s’ouvre sur le grand large. Parallèlement, on assiste à la formation de colonies africaines en Chine. Aux Etats-Unis, une récente vague d’immigration a abouti à l’émergence d’une nouvelle strate de la diaspora composée de professionnels de très haut niveau, de gens qui enseignent dans les meilleures universités, qui travaillent dans les organisations internationales ou les institutions économiques et financières, dans le monde de la culture…

Le moment n’a jamais été aussi favorable pour que l’Afrique, dans sa quête pour devenir, sa force propre, se constitue en un vaste espace de circulation. Ce sont ces forces d’ouverture sur le large, plutôt que les forces de repli et de villagisation, qu’il faut soutenir.

Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

J’imagine que celui-ci fait justement partie du moment que nous traversons, de la sorte de globalisation dont nous faisons l’expérience et dont le propre est de donner lieu à un formidable processus de réinvention des différences.

Nouvelle mobilisation de l’ethnie sur le continent mais aussi de la religion, avec une instrumentalisation de l’islam…

L’instrumentalisation de l’ethnie, de la race, de la religion montre lue nous assistons à une crise très profonde de la démocratie. Quelle est la raison du vivre-ensemble ? Comment reconstruire la relation entre la mémoire et la démocratie ? Le discours politique est incapable aujourd’hui d’apporter des réponses à ces questions centrales.

Les Etats et les institutions africaines paraissent bien faibles pour lutter contre ce phénomène…

Comme les institutions européennes. C’est une question qui frappe toutes les communautés humaines aujourd’hui. Pour ce qui est de l’Afrique en particulier, le défi est d’inventer des institutions et une culture qui sachent composer avec la multiplicité, car celle-d fait partie de nos identités historiques.

L’intervention française au Mali relevait-elle d’une pratique coloniale ou était-elle nécessaire?

Elle a été saluée y compris par des intellectuels radicaux comme (l’économiste franco-égyptien) Samir Amin! Le problème avec les interventions occidentales hors du périmètre occidental, c’est qu’elles n’ont jamais rien réglé. Très souvent, elles ont aggravé des crises qui auraient pu être, sinon, résolues autrement, ou du moins circonscrites. Le recours systématique et presque irréfléchi la guerre et à la violence est la preuve d’une certaine addiction à la sottise et à la lâcheté.

Cela dit, le plus grand danger qui menace l’Afrique est le vide d’hégémonie sur le continent. Ce vide constitue un puissant appel d’air pour les forces étrangères. Les puissances qui interviennent chez nous ne courent pas de risques graves. Le jour où elles devront payer cher ce genre d’aventures, elles y réfléchiront à deux fois.

Certains reprochent à la Cour pénale internationale (CPI) d’exercer une nouvelle forme de domination occidentale sur l’Afrique, une « justice de Blancs ». Qu’en pensez-vous?

C’est possible, mais encore faut-il que la condamnation de la «justice des Blancs» aille de pair avec la mise en place d’une justice qui soit effectivement nôtre. La vérité est que les pouvoirs en place ne sont pas comptables devant leurs peuples, qu’ils traitent souvent comme des butins de guerre. Et c’est à cela qu’il faut mettre un terme.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, pour essayer de reconstruire une société après la crise traversée, est-il important que la justice se fasse dans le pays et que quelqu’un comme Laurent Gbagbo soit jugé à Abidjan ?

Laurent Gbagbo a dû commettre des actes répréhensibles, encore faut-il les établir et l’inculper. Mais c’était une situation de guerre civile, et donc il ne peut pas être le seul à avoir accompli des crimes contre l’humanité. Une justice des vainqueurs n’est que cela. La véritable justice commence par l’identification de tous les présumés coupables et par le fait que l’on offre à tous les conditions d’un jugement légitime et équitable. Par ailleurs, on pourrait imaginer qu’au lieu que ces présumés coupables soient jugés à La Haye, ils le soient devant une cour panafricaine à Pretoria, Addis-Abeba ou Arusha.

Il faut donc promouvoir une justice panafricaine?

Tout à fait, oui. Il faut que nous ayons des structures qui permettent de rendre les pouvoirs comptables devant leurs peuples. Je n’ai pas l’impression que, de ce point de vue, on ait accompli beaucoup de progrès.

Vous avez évoqué la présence chinoise en Afrique. Est-elle un levier sur lequel peut s’appuyer le continent ou une nouvelle forme de domination dont auront h pâtir les Africains ?

Tout dépendra, une fois de plus, de notre capacité à faire corps et à imposer des relations de relative réciprocité avec ceux qui veulent, lier leur sort au nôtre. Un sentiment antichinois est en train de se développer dans certaines parties du continent. Il se développera davantage si nous ne réfléchissons pas à ce que signifie ce moment historique. Qu’est-ce que cela veut dire que plus de 1 million de Chinois habitent avec nous ? Quel type de communauté voulons-nous développer qui fasse des Chinois-ou, en tout cas, des Chinois qui veulent devenir Africains-non pas des étrangers chez nous mais des ayants droit de notre futur ? Quelles institutions mettons-nous en place pour que des relations de réciprocité et d’échange puissent être établies et ouvrent la voie à des sociétés métisses, créoles, productrices d’idées nouvelles valables pour nous et pour le reste du monde ? Ce sont ces questions que nous ne nous posons pas.

Pour construire un monde commun, dites-vous, il faut réparer ce qui a été brisé. Quelle forme doit prendre cette réparation ?

Elle doit se faire à plusieurs niveaux. Il faut d’abord reconnaître que quelque chose de terrible est arrivé avec la traite négrière puis la colonisation. Aujourd’hui, beaucoup ne le reconnaissent pas ou, s’ils le font, prétendent que ce quelque chose est insignifiant ou, plus cyniquement, qu’il faut en être fier.

Or une série d’événements ont eu lieu. Ils ont causé du tort à des millions de personnes. Ils sont à l’origine de pertes considérables qui ne pourront jamais être compensées, justement car ce qui a été perdu est sans prix. Ce moment de reconnaissance implique que les Africains, prennent conscience de leur rôle historique dans ces catastrophes, à l’avènement desquelles ils ont activement contribué. Réfléchir à la réparation, c’est aussi penser ce qui lie une communauté, ceux qui sont venus avant nous, nous-mêmes et ceux qui viendront après nous. Qu’est-ce que nous nous devons les uns aux autres ? En quoi consiste la dette sociale ? Comment la solder pour que le monde dans lequel nous vivons-et qui est le seul que nous ayons-soit durable ?

Est-ce que cela doit passer aussi par des réparations financières ?

Oui, bien entendu. Il y a une dette morale qui, de toute évidence, comporte une dimension financière. Mais aucune réparation financière ne sera jamais assez importante pour compenser ce dont on a été privés. Car ce dont on a été privés, ce sont des capacités qui nous auraient permis d’ouvrir d’autres types de futur pour nous-mêmes et, ce faisant, pour l’ensemble de l’humanité. La question de la réparation est celle de la justice universelle, sans laquelle il n’y a pas de monde commun.

Pour vous, le système économique dans lequel nous vivons, le capitalisme, est arrivé h un stade où il est prêt à éliminer toute une catégorie de populations pour pouvoir perdurer. C’est ce que vous appelez le « devenir-nègre du monde».

Le capitalisme moderne s’est, en grande partie, construit sur l’esclavage et les innovations techniques, financières et institutionnelles que cette forme d’exploitation des hommes et des richesses a rendu possibles. Pour fonctionner, il a eu besoin, à l’origine, d’effacer autant que possible la distinction entre les personnes humaines et les choses. Le Nègre est la métaphore vivante de cette pulsion transgressive. Le « devenir-nègre du monde », c’est le mouvement contemporain par lequel les risques systémiques autrefois rattachés seulement à la condition des gens d’origine africaine sont étendus à toute une humanité subalterne dont le propre est de ne même plus être exploité, c’est-à-dire d’être superflue.

On évoque souvent le fléau de la corruption pour expliquer les difficultés de développement. Qu’en pensez-vous?

Les Africains ne sont pas les seuls à être corrompus. Le système politique américain repose également sur une pratique grise et stylisée de la corruption. Quelles sont en effet les fonctions des lobbies et des groupes d’intérêts sinon d’ « acheter » la loi ? La différence entre la corruption à l’américaine et la corruption nègre, c’est qu’en Amérique, acheter la loi afin qu’elle profite d’abord à des privés est légal et tout à fait transparent. En Afrique, c’est occulte, hors-la-loi. Vous avez également un modèle asiatique et un autre russe où un groupe de pays de ses joyaux et en jouit de manière tout à fait ouverte et visible.

Il faut comprendre la corruption africaine en relation h ces différents modèles. Tout cela fait partie du système économique mondial, qui ne pourrait pas fonctionner sans. La part africaine dans cette économie mondiale de la corruption est à la fois négligeable et tout à fait catastrophique pour nous. Si les ressources concernées étaient réinvesties chez nous, cela pourrait améliorer nos conditions de vie.

Autre frein, dit-on, le poids des anciens sur les prises de décisions. Est-ce une réalité ?

De nombreux pays sont gouvernés par des vieillards. Le Cameroun en est l’exemple caricatural. Ici, à peu près une centaine de vieillards font la loi sur une population de cadets sociaux pris dans les rets de la connivence. Or ils ne représentent pas le futur, mais le passé. Pour ouvrir le futur africain, il nous faudra imaginer d’autres formes de passage d’une génération à l’autre.

Quel regard portez-vous sur ce qui s’est passé dans le nord du continent avec les révolutions arabes ?

On attribue un peu trop vite le qualificatif de révolution à des événements qui n’en sont point. Ouvrir des brèches dans un système ne signifie pas nécessairement faire une révolution. A mes yeux, les cataclysmes politiques destinés à conserver un ordre ancien, soit dans ses formes, soit dans sa substance, ne sauraient être qualifiés ainsi. Une révolution suppose la transformation radicale d’un ordre et son remplacement par quelque chose d’absolument neuf et différent. Ce qu’on appelle les révolutions arabes est un phénomène extrêmement complexe, notamment là où les soulèvements ont paf la suite ouvert la voie à la guerre civile-même si par ailleurs toute révolution est quelque part une guerre civile.

Là aussi, on voit apparaître une instrumentalisation du religieux, avec le développement de l’extrémisme. Est-ce inévitable ?

C’est en partie le résultat du fait que notre monde contemporain ne dispose plus de réponses toutes faites aux questions fondamentales, celles qui touchent aux raisons du vivre-ensemble, du lien social. Aujourd’hui, les notions de communauté, de démocratie, de citoyen ne sont plus du tout évidentes. Il faut les retravailler et leur donner un nouveau contenu. Mais évidemment, au lieu de faire ce travail, il est plus facile de multiplier les épouvantails et de redistribuer les peurs.

A l’évocation de ce souvenir, votre visage s’illumine. Vous ne regrettez pas d’avoir embrassé cette carrière. Quel est votre pire souvenir ?

C’est l’incendie qui a ravagé mon bar, à Oyem. Il avait été brûlé dans les années 1984-1985. Je signale déjà que mon premier bar avait été incendié ici à Libreville en 1979.

Les gens avaient de bonnes raisons de vous en vouloir?

Je ne sais pas, je me dis toujours que ce sont des choses qui doivent arriver. C’est pourquoi je me garde d’avoir des passions.

Somalie, Libye, Mali… Peut-on parler d’un risque de voir disparaître l’Etat sur le continent ?

L’Etat est une forme historique contingente, qui n’a pas vocation à être éternelle. Après tout, il y a des sociétés qui, pendant des siècles, ont vécu sans Etat. On peut imaginer qu’il existe des sociétés dont l’historicité consiste justement à constamment se poser contre l’Etat. Ce processus historique a cours du Sahara jusqu’à la mer Rouge, dans ce vaste corridor où, pour durer, tout Etat devrait être de facto un Etat nomade, en circulation, sans frontières permanentes, à la fois lieu de passage, de refuge et d’échanges en tous genres : religieux, commerciaux et ainsi de suite.

Il nous faudrait imaginer un autre type d’Etat pour des sociétés dont la structuration s’est faite sur le mode de l’itinérance, de la circulation, de la mobilité plutôt que sur un mode vertical, avec des frontières formelles et un monopole de la violence, du pouvoir d’imposition, fiscal, etc. Ce genre d’Etat fonctionnerait à la fois sur le mode d’un comptoir et d’une zone franche.

Est-ce l’une des faiblesses de l’héritage colonial ?

Oui, et c’est aussi l’une des faiblesses de notre pensée. Nous n’arrivons pas à penser les deux facteurs constitutifs de notre histoire que sont la multiplicité et la circulation, et sur cette base réinventer nos institutions.

Dans ce contexte, les diasporas ont-elles un rôle à Jouer ?

La réalité est que les Africains ou les personnes d’origine africaine, ou qu’ils soient, ne seront jamais respectés tant que le continent ne sera pas debout. Peu importent les fonctions qu’ils peuvent être amenés à jouer. Le monde entretient toujours une suspicion à l’égard du signe africain. Seule l’émergence de l’Afrique à elle-même et au monde permettra de changer ce regard. Quand l’Afrique redeviendra son centre propre, se constituera en un vaste espace régional de circulation, sera capable d’assimiler dans une synthèse créole, métisse, les apports externes -qu’ils proviennent des diasporas noires, chinoises, etc.-, le doute congénital si constitutif de son histoire pourra être levé.

Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste quant l’avenir du continent ?

Le temps de l’Afrique viendra. En attendant, les Africains n’ont pas le droit de se raconter des histoires. Il y a un devoir de rupture par rapport à toutes les fictions. Regardons la réalité en face, voyons la détresse là où elle est. Mais faisons-le d’une manière qui nous permette d’identifier les formes de la vie émergente. Notre regard doit se tourner vers le grand large qui nous appelle. Nous ne devons pas opter pour un retour au village, compris comme un lieu cultuel dont il faut exclure les autres. La dynamique de l’espérance exige la prise de conscience de ce qui nous sépare encore de ce que nous pourrions être.

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