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Abel Eyinga, notre triple héritage.

Abel Eyinga, notre triple héritage.

Pourquoi je ne suis pas dans le premier round des témoignages ? Parce qu’à l’annonce du décès du patriarche, le porte- flambeau du Mouvement de Résistance de notre pays, une jeune journaliste m’a appelé pour me demander une « petite interview » ! Sur le champ et là à chaud, j’ai hurlé de colère, de tristesse…Des petits « papiers », c’est tout ce qui restera du combat de quelqu’un qui a consacré sa vie à se battre pour la libération du Cameroun ? Cela m’a pris une semaine pour calmer ma douleur et me préparer à faire le deuil d’Abel.

Alors j’ai pris le temps de lire « vos »petits papiers, ce quelques uns connaissaient d’Abel Eyinga : il y a les curieux, certains se sont précipités au village pour savoir comment Ebolowa vit le deuil de l’enfant prodigue… mais, comme dans tous nos villages ! Avec ceci en particulier que celui-là avait « refusé d’aller à la soupe » (Doo Bell) ! Il y a ceux qui l’ont un peu plus connu à différents moments de sa vie : Jean-Pierre Djemba évoque « le bel homme » qu’il a été et ses différents séjours en France. Melvin Akam suggère le harcèlement permanent, les tentatives de reprise en mains par le régime… (Au revoir mon commissaire…). Ma’a Sou elle, est partie dans une envolée lyrique sur le « précurseur du dialogue politique » avant d’atterrir sur une querelle de quartier comme d’habitude ! Heureusement, Zinga- avec ses fiches- a essayé tout de même de nous expliquer « ce que s’opposer veut dire aujourd’hui, au Cameroun »…en appelant Kamto à la rescousse ! Le clou a été ce documentaire sur la CRTV : juste une ultime opération de banalisation pour « effacer » Abel Eyinga… et de nos mémoires et de l’Histoire de ce pays.

Alors j’accuse !

« Qui osera dire qu’en Afrique…au Cameroun c’est le règne de la terreur » ? C’est par cette question que s’ouvre mon travail sur la nature, le fonctionnement du régime politique Camerounais, vous savez mon gros livre*(1) de plus de 500 pages dans lequel il est largement question d’Abel Eyinga. J’avais posé cette question à Claude Lefort (un spécialiste du totalitarisme soviétique) après avoir lu son livre*(2) en 1979. A l’époque c’était vraiment le règne de la terreur au Cameroun. Aujourd’hui (et depuis les années 80…), la désolation a pris la relève. Terreur- Désolation : deux faces de la même médaille disait Hannah Arendt : Abel Eyinga a vécu les deux, comme tant de Camerounais et de Camerounaises. Car, que sait-on, que peut-on savoir de nos pays aujourd’hui si non ce qu’en disent nos monstrueux chefs d’Etat et leurs porte-paroles ? Personne ne les prend au sérieux, pas même leur population…L’Occident vient d’appeler la Terre entière à glorifier Nelson Mandela : Abel aurait pu être un Nelson Mandela s’il avait accepté de …négocier. Mais souvenez-vous, c’était à l’hôtel Mansel ( ?) à Yaoundé vers le Stade Omnisport, en 2009, Abel avait réussi – malgré son état- à rassembler une cinquantaine de Patriotes pour une nième concertation. Et il nous fit cette étonnante déclaration : « négociation », Je n’aime pas ce mot, négocier quoi exactement ?

Notre Souveraineté Nationale. Est-ce qu’un Peuple négocie sa Souveraineté ? En tout cas Um Nyobè a essayé…Jusqu’à la Tribune des Nations Unies. Les Camerounais savent ce qu’il lui en a coûté. Lui et ses principaux Camarades furent assassinés et l’on pourchasse son parti politique, notre premier parti : 62 ans après! Des milliers de Camerounais furent tués et les bourreaux nous répondent aujourd’hui que nous étions en guerre ! Apparemment cette guerre continue… De ce glorieux combat, Abel nous laisse en héritage le seul document sonore qui a permis à notre Peuple, à la Jeunesse de ce pays, d’entendre la voix de Ruben Um Nyobe, cet autre héros national Camerounais qui, aux dires de Cheik Anta Diop, se leva le premier en Afrique noire pour dire : « je veux l’indépendance de mon pays » ! Ce n’est pas par hasard que Abel a appelé son parti politique « La Nationale ».

Voici comment il concevait notre responsabilité devant cette situation en décembre 2002 : « Quarante deux ans plus tard, nous nous retrouvons à peu près devant le même cas de figure qu’avant 1960, sauf qu’aujourd’hui nous subissons deux dominations, alors qu’avant l’indépendance nous n’en subissions qu’une. Le devoir des patriotes camerounais en 2002 est, dès lors, particulièrement clair. Il est double. D’abord débarrasser la scène camerounaise de la couche de parasites et de frelons qui n’apportent rien au pays que des nuisances […] Les travaux du professeur Bogla montrent que chez nous, 5% de Camerounais ont confisqué, pour eux-mêmes, la quasi-totalité de nos richesses grâce au pouvoir. Voilà une situation qui ne peut plus et qui ne doit plus durer. Le second devoir des patriotes d’aujourd’hui est de supprimer la domination dans nos relations avec la France […] Nous croyons possible une telle mutation. Si tel est aussi le désir de la France. Cela dit, la première chose à réussir sans délai, et qui conditionne le succès du schéma qui vient d’être évoqué est le regroupement et l’organisation des patriotes »*(3). Alors faut-il se poser la question de savoir qui a tué, ou plus précisément qui a assassiné Abel Eyinga ?

Un Soljenitsyne, mort au Combat !

Abel serait donc mort de maladie : trop facile ! Après tout, c’était un vieux de 80 ans : il a bien vécu ! Dans ce documentaire que j’évoque plus haut, ils essaient même de faire croire qu’il aurait sombré dans l’irrationalité du « village », à la limite de la sorcellerie : on lui aurait peut-être « lancé » cette maladie ! La banalisation est déjà en marche. Pour la grande majorité des Camerounais, c’est une grosse blague au regard du cauchemar de nos vies. C’est Jean-Pierre Djemba qui a eu cette image terrible, évoquant les derniers moments de sa vie : le Cameroun assis dans un fauteuil roulant ! Le deuxième héritage que Abel Eyinga, militant nationaliste, laissera à la jeunesse camerounaise, c’est son énorme contribution à la compréhension des évènements qui ont présidé à l’avènement de l’Etat au Cameroun et du fonctionnement de ce régime après sa mise en place.

Avec son Introduction à la politique au Cameroun (1984) ainsi que Mandat d’arrêt pour cause d’élections (1978)qui retrace sa condamnation à mort pour avoir osé se présenter aux élections présidentielles ( contre Ahidjo) en 1970, ces ouvrages sont devenus des classiques de l’ analyse politique du Cameroun : « lors de l’ installation de ce régime, on présentait la violence néocoloniale comme quelque chose de conjoncturel et qui ne visait que les bandits et les terroristes (de l’ UPC) . Peu à peu cependant, la violence officielle s’est abattue indistinctement sur tous les Camerounais, de sorte qu’actuellement tous ont peur et se sentent terrorisés par vingt ans d’état d’exception permanent. (p.334) On a peur du haut en bas de la hiérarchie (…) un monde à l’ envers régi par la seule et unique loi : plaire au président. Ce qui était un homme est bel et bien devenu un robot, un automate aux réflexes conditionnés, dressés pour crier à temps et à contre temps « vive le Président ». L’animal raisonnable est devenu l’animal tout court, voir moins qu’un animal » (Eyinga, 1978 :336)*(4)

Ce que le travail précurseur d’Abel nous a permis de faire par la suite, c’est de dégager les responsabilités dans l’institution du régime politique totalitaire au Cameroun, d’approfondir l’ analyse des mécanismes de domination mis en place à cet effet et d’ essayer de caractériser plus adéquatement le type de domination qui en résulte. L’Etat au Cameroun ayant été analysé pendant des années comme, une simple dictature plus ou moins féroce… une sorte d’autoritarisme disaient les africanistes et autres spécialistes « officiels » de la politique camerounaise, plusieurs questions exprimées en termes de paradoxes, restaient sans réponses. Comment un peuple qui s’est toujours distingué par sa résistance à la colonisation, a-t-il pu hériter d’un tel Etat ? Quel rôle le premier président du Cameroun, Ahidjo Ahmadou, a-t-il joué dans l’avènement de ce régime ? Comment expliquer qu’un pays qui a lutté si âprement pour son indépendance, un des rares en Afrique à avoir pris les armes, après le refus de la voie démocratique par l’ONU en 1956, ait pu hériter d’un régime si répressif ?

Abel, un homme en trop ?

Comment expliquer que trente cinq ans (et plus de 60 ans maintenant) de mobilisation courageuse de nos forces vives pour le développement et la Construction de l’unité nationale, se soldent aujourd’hui par un « double échec » sur le plan de l’économie capitaliste et sur le plan de la démocratisation politique dans un pays réputé pour l’existence de ses fortes individualités, et réduit finalement en une morne agitation schizophrénique de zombies ? N’est-ce pas là, la preuve qu’il s’agit bien au Cameroun d’un fascisme de la pire espèce que nous avons appelé le totalitarisme et dont l’objectif est l’anéantissement des Camerounais et des Camerounaises dans le seul dessein de préserver les intérêts …étrangers dans ce pays. Nous sommes alors ce que Claude Lefort appelle des hommes en trop…

« Que l’Etat au Cameroun ne parvienne pas à ce résultat à l’échelle de la société entière, c’est un fait. Il n’empêche que par cette action, l’extermination de ses éléments les plus brillants, – Abel en fut un-, et par l’anéantissement réel ou symbolique de la majorité de la population, il détruit en partie la sociabilité, le tissu social qui est constitutif de leur humanité. Aussi la résistance de ce peuple qu’elle soit nationaliste, révolutionnaire ou populaire est sans effet sur ce régime politique depuis son institution. EN 1990, les Camerounais et les Camerounaises sont descendus dans la rue après quatre décennies de silence, du fait de la terreur intériorisée, pour réclamer un nouveau statut politique. Pendant des mois, ce Peuple a affronté ouvertement ce Pouvoir l’obligeant à accepter de convoquer une simili concertation nationale « Tripartite »…La France a organisé une obstruction systématique à ce mouvement pour qu’il ne rencontre aucun écho hors du Cameroun. L’Etat a alors retourné la situation à son avantage et les Camerounais(es) sont livrés plus que jamais à la merci des agents de l’autorité. »*(5)

Nationaliste modéré et profondément républicain, Abel a été de tous nos combats depuis son retour de l’exil dans les années 90. EN 1999, nous créons le Comité National d’ Action Civique qui fut le premier à interpeller ce qui nous tient lieu d’Assemblée nationale sur le financement des sectes qui prolifèrent aujourd’hui dans notre pays : « Je dis Bravo ! C’est la preuve qu’il y a encore dans ce pays des patriotes qui sentent à quel point notre patrie est en danger et sont prêts à faire quelque chose de concret pour l’en sortir… »*(6). En l’ an 2001, il fait partie – avec Mongo Béti – des initiateurs du Contre –Sommet Françafrique au Cameroun . Après l’interdiction de ce Contre-Sommet, Abel Eyinga, alias ODIMI Sosolo, expliquera dans un article édifiant au journal Le Messager, la réussite de cet initiative avec instauration du débat sur le caractère de nuisance de ces Sommets*(7). Enfin, en 2003, Abel a contribué à la naissance du Front des Forces Alternatives, avec comme préoccupation que nous trouvions pour cette nouvelle tentative de regroupement, un nom facile à prononcer par la population : ce fût « Le Front » qui a fait peur au Régime*(8), obligé de sortir dès lors de son inertie pour nous opposer « sa » Coalition…

La relève est assurée…

Nous sommes encore quelques uns à continuer la lutte contre ces régimes politiques pour essayer de prévenir la démence qui se saisit périodiquement d’une partie de notre population, quand elle décide d’éliminer, d’exterminer l’autre partie : l’horreur qui en découle au cours d’affrontements (dits) ethniques, de guerres civiles ( toujours provoquées) ou tout simplement dans la misère organisée quotidiennement et ses conséquences, la violence à l’état pur. Depuis des décennies, nous combattons la désolation dans laquelle a sombré tout un Continent, tout un Peuple exclu du reste de l’Humanité :

marginalisation, corruption, détournements ou solitude personnelle, ce ne sont là que les indices d’une tragédie humaine. Peut-être entendrons-nous un jour l’écho de notre combat hors de cet enfer. François Hollande a promis de supprimer le mot « race » de la Constitution française… Nous enterrerons Abel dignement : il a mérité son repos.

Cependant, à chaque extermination, à chaque assassinat…commence toujours une nouvelle vie, une nouvelle tentative, une lueur d’ espoir qui surgit et se met en quête de son humanité, de notre humanité détruite par ce Pouvoir : cette fameuse âme immortelle du Peuple camerounais , cette capacité à l’insoumission, notre « potentiel insurrectionnel » comme dit Achille…Il suffirait juste une fois, une seule fois , comme par le miracle des imprévisibles hasards de l’ amitié et de la sympathie ou encore par la grande et incalculable grâce de l’ amour, qui affirme avec Saint Augustin : « je veux que tu sois », sans pouvoir donner de raison précise à cette suprême et insurpassable affirmation, pour que dix, quinze millions, peut-être même plus de personnes basculent du « monde du mourir » à la vie, sortent de la vallée de la mort pour renouer avec la créativité humaine. C’est à cela que, avec Abel et tant d’autres… nous avons consacré notre vie. Tu peux partir en paix : la relève est assurée.

Comme je concluais dans mon travail sur ce régime politique il y a 13 ans : « Le totalitarisme au Cameroun, l’existence des camps de concentration dans ce pays, bien sûr c’est d’abord l’affaire de leurs victimes et de ceux qui les administrent, c’est-à-dire les gens de ce pays. Mais comme l’enjeu fondamental ici est la transformation de la nature humaine elle-même (Abel l’a dit avec ses mots), alors l’existence de ce régime devient l’affaire de tout le monde. Si des hommes ont été capables d’instaurer une telle horreur et quand bien même il n’existerait qu’une seule personne – Abel Eyinga – victime de cette expérience de domination, tous les autres devraient se mobiliser pour en venir à bout, au nom de leur propre humanité »*(9).

______________ Notes :

1-Eteki-Otabela Marie Louise Le totalitarisme des Etats Africains : le cas du Cameroun, l’ Harmattan, Paris, 2001 : p.5 ; (4) : p.185 ; (5 et 9) : p473-474

2-Claude Lefort un homme en trop, essai sur l’Archipel du Goulag, Paris Le Seuil, 1975

3-Abel Eyinga 50è anniversaire du premier voyage de Um Nyobè à l’ONU (17 décembre 1952), Dossiers Camerounais n°20, déc. 2002

 

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