Cameroun – Manu Dibango ,Joyeux anniversaire !

Manu Dibango a 82 ans le 12 décembre: Reconnaissance de dette

par Célestin Monga, avec la complicité de Richard Bona, Lokua Kanza, Charlotte Dipanda, et André Manga *

J’avais vingt-deux ans. Je déambulais un après-midi Boulevard des Capucines dans le Vieux Bordeaux, revenant de je ne sais quelle futile randonnée. Soudain, sur ma droite, à l’entrée d’une des plus grandes salles de spectacle de la ville, une immense affiche : “Manu Dibango en concert ce soir à 20 heures.” Une affiche suffisante pour enorgueillir ma camerounité toujours en éveil. Ne pouvant m’offrir un billet pour un tel concert, je décidais, sans réfléchir, de jeter au moins un coup d’œil à la salle. Il n’y avait personne ni au portail d’entrée, ni dans le hall. Juste un épais silence ocre comme la lumière de l’endroit. J’avais poussé hardiment la porte de la grande salle. Elle était sombre et vide, mais illuminée par quelques notes de piano venant de la scène et s’évaporant vers le grand plafond. Mes yeux agités avaient poursuivi ces accords furtifs et brefs et mon regard était alors tombé sur sa longue silhouette rasée et affublée d’une pipe. Il était tout seul sur la scène, faisant des gammes, sans doute en préparation de son concert du soir. C’était Manu Dibango. Et il m’avait vu !

Manu-Richard-color

Il était donc trop tard pour m’en aller discrètement. Il aurait dû me demander ce que je faisais là, dans la pénombre comme un voleur, et peut-être même appeler la sécurité. Non. Au contraire, il m’avait souri avec une grande douceur, un sourire qui comprenait ma stupidité. Il avait arrêté de jouer et engagé la conversation avec moi, sans me culpabiliser, comme si j’étais son égal.

 

Voix

  • Sa voix caverneuse : “Alors, tu viens au concert ce soir ?”
  • Moi, effrayé par ma propre hardiesse : “J’aimerais beaucoup, mais ne n’en ai pas les moyens.”

 

Je vivais alors une vie d’étudiant sans bourse, misérable et banale.

 

  • Sa voix caverneuse : “Ca, c’est pas un problème ! Je t’invite. Je te mets deux billets à l’entrée. Tu amènes qui tu veux.”

 

  • Moi, perturbé par tant de générosité et d’élégance : “Merci, merci… Je serais là avec mon copain Alexis…”

 

Lorsque j’avais raconté l’histoire au copain Alexis en question, il m’avait pris pour un psychopathe, affirmant que la souffrance et le froid bordelais me poussaient à des hallucinations. Ne croyant pas que j’avais eu le privilège de rencontrer le Grand Manu et d’obtenir deux invitations VIP pour le concert, Alexis avait menacé d’appeler mes parents à Douala pour me faire renvoyer au Cameroun. “L’exil est en train de te tourmenter et d’attaquer ton cerveau”, m’avait-il dit.

 

C’est uniquement pour se convaincre que j’étais devenu fou qu’Alexis avait consenti à m’accompagner au fameux concert. Et là, j’avais eu ma revanche sur ses soupçons : non seulement Manu avait tenu parole et avait laissé deux billets à mon nom, mais nous avions des places VIPs, ainsi que des badges pour aller le voir dans sa loge après le spectacle…

 

Le lendemain, alors que j’étais à peine remis de ma stupeur et de mes émotions, j’avais rédigé un petit article maladroitement enthousiaste sur ce concert, article qu’un obscur hebdomadaire parisien avait bien voulu publier.

 

Signe supplémentaire de grandeur extrême : Manu avait eu l’indulgence d’apprécier, de me téléphoner de Paris pour me suggérer de quitter la province où il ne se passait “jamais rien”, et de “monter à Paris” où j’aurais plus d’opportunités. C’est ainsi que, sans rien dire à mes parents, j’avais quitté Bordeaux sans demander mon reste…

 

Pendant des années à Paris, je vivais pratiquement au crochet de Manu, poursuivant mes études dans la journée, et le suivant la nuit dans des concerts et spectacles divers—y compris à l’étranger. Dans son sillage je me suis fait quelques-unes de mes plus solides amitiés, y compris certains des signataires de ce petit hommage. Mais j’ai surtout appris que le bonheur était une vraie possibilité, une hypothèse crédible de vie. J’ai appris quelques grammes de cette simplicité absolue qui le caractérise, et que j’ai ensuite retrouvée chez d’autres grands maîtres (Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela). J’ai appris à rire à gorge déployée—une chose qui m’était totalement inconnue.

 

J’ai appris aussi à travailler sans peur. Un des actes les plus sérieux que je considère avoir jamais posés de ma vie est l’analyse des partitions que j’ai menée à cette époque avec Manu, des musicologues et des avocats, pour démontrer que Michael Jackson avait copié Soul Makossa. Peu après la publication de mon article dans un hebdomadaire parisien, les avocats de Michael Jackson avaient pris contact avec ceux de Manu pour régler cette affaire à l’amiable. Je ne pense pas un seul instant qu’ils aient été effrayés par mon article. Mais la corrélation était trop belle…

 

Manu a toujours été un de mes professeurs de vie. Sans sa bienveillance, je n’aurais probablement jamais eu la dose de confiance en moi-même qui m’a permis de tirer la langue aux obstacles qui surgissent toujours sur le chemin. Etrangement, chaque fois que j’en ai parlé avec d’autres amis, ils m’ont dit à peu près la même chose.

Cas par exemple de Richard Bona, dont l’attachement à Manu va bien au-delà des mots, et qui m’envoie une photo de lui en compagnie du grand homme—une de ces photos qui n’a besoin d’aucune légende ni discours.

 

“Ayant grandi au Cameroun, Manu était l’éclaireur, celui qui ouvrait les chemins et nous faisait entrevoir les possibles… Il l’est toujours. Je l’ai rencontré la première fois dans un studio à Paris. J’étais très jeune et trop timide pour même lui adresser la parole. Mous n’avons donc jamais parlé… Cela ne s’est fait qu’à la parution de mon premier album, Scenes from my Life…”

 

Incroyable : deux des génies artistiques les plus féconds de l’époque, qui se côtoient sans se parler. La beauté qui s’épanouit dans le silence. Une leçon d’honneur caché, de respect et de grandeur, qui n’a pas besoin de mots inutiles.

 

Cas aussi de Lokua Kanza, qui me raconte ceci :

Tonton Manu Dibango,Lokua Kanza Kopie

“Ma première rencontre avec Manu ? C’était à Kinshasa. Je l’ai accompagné pour un spectacle, avec l’orchestre d’Abeti Masikini. J’étais trop fier de l’accompagner, mais en même plein de tract de jouer avec lui. Il m’a regardé et m’a dit : ‘Monte ton volume !’Il entendait tout… A la fin du concert, il m’a dit juste une phrase : ‘Viens à Paris…’ Je ne pense pas que c’est une phrase qu’il dit  à tous ceux qu’il rencontre en Afrique… Merci donc, Tonton Manu, pour cette vision et cette grandeur que tu as, d’aider les jeunes artistes à croire en eux.”

 

La confession que j’ai arrachée à , le bassiste et chef d’orchestre de Josh Groban et un des musiciens les plus sollicités des Etats-Unis, est toute aussi révélatrice. André m’écrit :

Manu-Andre Manga et sa cousine Priska Kopie

“Manu… Mon école… Mon père spirituel. Je rencontre Manu à l’âge de 11 ans. J’étais alors un gamin qui se trimbalait avec une guitare fabriquée par moi-même, avec des cordes de freins de vélo… Lui, le Grand Manu, le Géant, l’icône s’était pourtant arrêté pour me demander de lui jouer quelque chose ! J’ai grattouillé Mouvements Ewondo… Je crois qu’il avait reconnu le rythme…. C’était pas possible autrement !… En tous cas il avait alors posé sa main sur ma tête, gentiment et m’avait dit : ‘Bravo, petit… Continue ! Tu joueras avec moi un jour….’ Eh bien un jour, ce fut 8 années plus tard, j’étais le bassiste de Manu, et ensuite son Chef d’orchestre! La vie est belle !”

 

Cas, enfin, de l’immense Charlotte Dipanda, qui me confie :

“J’ai rencontré tonton Manu en France dans les années 2000, ceci grâce aux recommandations de papa Nono qui était son chef d’orchestre à l’époque. J’ai été embauché par son staff pour l’accompagner sur scène. Pour moi, il est un mythe vivant. Je n’ai jamais vu quelqu un d’aussi précis sur ce qu’il veut, et toujours à l’écoute. Il m’intimide encore aujourd’hui. Je n’ai jamais pu le regarder dans les yeux quand je lui parle. Je suis fière de dire à mes enfants que j’ai travaillé avec ce grand Monsieur, même si je n’ai jamais su l’appeler. Pour moi, il est le père, le frère, l’oncle, l’ami, et peut-être le collègue pour les veinards… Il se définit par la responsabilité de la transmission dont il a été conscient d’emblée.  Il est le patriarche et le garant de notre culture, le référent que plusieurs ont choisi pas par déduction ou par conviction… Je suis heureuse de le connaître. Happy birthday tonton Manu ! ”

Manu-CharlotteOui, joyeux anniversaire à un des hommes les plus positivement influents que le Cameroun a produits. Certaines bonnes âmes qui aiment à jouer les propriétaires des vérités de ce monde continuent de demander, mezza voce, ce que Manu Dibango a fait pour le Cameroun et pour l’Afrique. Les pauvres !… Rappelons leur simplement que même en étant ce qu’il a toujours été, Manu a montré l’horizon et ouverts tous les imaginaires. Dans l’enseignement bouddhiste, il y a une intéressante parabole de la flèche : un homme est blessé lors d‘une bataille. Alors qu’on tente de lui retirer la flèche, il insiste pour savoir d’abord sa longueur, le nom du tireur, sa position, etc. Et pendant que l’on engage ces débats, l’homme meurt. Morale de l’histoire, selon le Bouddha : “Moi, j’apprends à arracher la flèche !” Manu Dibango a la même démarche : les discussions métaphysiques sur les responsabilités des autres n’ont pas intérêt dans des situations d’urgence. Et la flèche, c’est l’idée de l’ego individuel, cet ego qui pèse sur chacun d’entre nous et finit par nous tuer. Car bien souvent, le coupable est en nous, même s’il est psychologiquement toujours plus confortable de le chercher ailleurs, en face…

En cette fin d’année où le temps est au recueillement et à l’humilité, face à l’arbitraire de la violence brute, ou à la souffrance silencieuse de ceux que la vie malmène injustement, nous mesurons la chance d’avoir dans nos vies un homme exceptionnel, un Camerounais essentiel, un Africain et un homme du monde. Nous lui sommes éternellement redevables. Merci, Manu.

 

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